Bernard :
Avril 1999
Etant donnés mon vécu et le sujet de mon site, je ne pouvais pas être indifférent aux
'Particules élémentaires'. J'ai aimé ce livre, à la fois cynique et
attendrissant, désespéré et drôle. Mais il est clair que nous n'avons pas la
même vision des années 70 !
Houellebecq règle ses comptes avec certains aspects de cette période, en
particulier avec les post soixante-huitards qui prônaient la libération
sexuelle tous azimuts. Je le comprends car il en a surtout connu les
inconvénients, dont le pire a été d'avoir été abandonné par des parents
'libérés'. Il en a été traumatisé et il y a de quoi, mais je pense quand
même qu'il ne faut pas pas jeter le bébé avec l'eau du bain.
On touche là au problème des gens qui vont trop loin dans un trip : les
militants de toutes causes, politiques, sexuelles ou autres, finissent par
ne plus voir
les choses clairement. Personnellement, bien qu'ayant été hippie, je
n'ai jamais cru à la liberté sexuelle totale, genre on baise tous ensemble
t il n'y a plus de problèmes... .Il est à mon avis impossible de faire disparaître du jour au lendemain des sentiments comme la jalousie.
Il est cependant curieux de voir comment Houellebecq a malgré tout toujours
été à la recherche de cette sexualité débridée dans les clubs de naturisme,
les boîtes échangistes etc...
Michel Houellebecq est 'antilibéral' économiquement, sexuellement, c'est de
bon ton actuellement, comme on peut le lire chaque semaine dans 'Les
Inrocks' ou dans 'Marianne' : quelque chose ne va pas, c'est la faute au
'libéralisme' et à la 'pensée unique'. Bien sûr ce système est loin d'être
parfait, mais que veut-on à la place ? Une dictature étatiste qui aurait
pour but de rendre tout le monde égal et heureux ? On a vu ce que ça a
donné...
Quelque chose m'a choqué dans 'Les Particules', c'est quand l'auteur affirme
un peu vite que les participants des stages 'new age' n'y croient pas du
tout, de même que les satanistes ne croient pas au Mal etc.... Mais qu'est-ce
qu'il en sait ? A-t-il le pouvoir de lire à l'intérieur de chacun ? En fait,
ça l'arrange de dire ça car comme ça il n'y a plus de questions à se poser.
Et pourtant, Houellebecq qui se dit 'très athée' a visiblement de temps en
temps des élans mystiques ! Encore un des paradoxes du personnage, qui le
rendent attachant. J'ai été aussi étonné qu'il ne fasse presque pas
d'allusions aux drogues, qui font pourtant partie des nouveaux modes de
vie.
J'ajouterai enfin que j'apprécie le nouveau ton qu'on trouve dans la
littérature aujourd'hui : enfin des gens qui n'ont pas peur de citer des
références actuelles, qui auraient pu passer comme 'futiles', comme un bon
disque de rock qui les a marqués. Il y a également un phénomène de
'prescription' qui délie les plumes : étant donnés les ennuis qu'on pouvait
endurer, il n'était pas évident de dire qu'on prenait de la drogue il y a
20 ans, mais maintenant ça passe mieux....
Réponse de Claude :
Je n'ai pas lu Houellebecq, ni le premier, ni le second de ses romans, ni
même une de ses interview, j'ai vu sa photo, en feuilletant un quelconque
supplément littéraire de quotidien ou d' hebdomadaire, il ne me rappelle
personne que je connaisse avec son air de moineau rêveur et futé, présent
et absent, dandy et mal sapé. Un portrait de "vrai" écrivain, comme Madame
Michu s'attend à le voir et à le reconnaître. Je n'ai donc rien à juger de
Houellebecq, si ce n'est sa fugace et trompeuse apparence. Pourtant, que ne
suscite-t-il de débats et de conversations ! C'est que son livre, à
provoquer tant d'opinions et de jugements contradictoires, doit valoir le
détour de quelques heures de lecture.
Je n'étais pas branché dans les années 70, j'essayais de vivre autrement
qu'on me l'avait appris. Je faisais donc un peu le contraire de tout ce
qui relevait de la bienséance bourgeoise. Ne pas choisir de carrière, de
diplôme, de profession, ne pas s'attacher, se droguer, baiser sans
culpabilité (ce qui m'était d'autant plus difficile que je m'étais marié
jeune, par amour, bien sûr, mais aussi pour fuir mes parents). Dans cette
recherche obsédante de faire autrement et mieux que les générations qui
m'avaient précédé, j'ai rencontré d'autres aventuriersdu quotidien, comme
toi, Bernard. Nous n'étions pas nombreux. Nous ne poursuivions peut-être
pas les mêmes buts, ceux-ci nous étaient opaques à nous mêmes, mais nous
nous reconnaissions dans les manières : le sexe, la drogue, le rock'n roll,
la fête, la révolution. J'ai milité pendant, après, mai 68, chez les mao
spontex, VLR, et d'autres, sans y croire, les débats idéologiques, les
stratégies de conquête du pouvoir, la classe ouvrière, le
marxisme-léninisme, le matérialisme historique façon Althusser (je vous
recommande son très beau texte, écrit après qu'il ait assassiné sa femme
dans une crise de démence, "l'Avenir dure longtemps", Livre de Poche), la
conquête du pouvoir, tout cela m'horripilait. Mon adhésion vélléitaire à
ces mouvements tenait, plutôt qu'à des engagements idéologiques, à des
envies de tout foutre en l'air, indistinctement. Oui, ces temps de post
gaullisme pesant appelaient le désordre, l'imagination, la libération des
désirs, la détestation des contraintes morales et physiques.
Le sexe, la drogue, le rock'n roll, la fête, la révolution ont été des
modes pour les uns, des manières d'être pour d'autres, un peu des deux pour
la plupart. Etait-ce tenable ? Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? La drogue et
pas grand chose d'autre. Rien des bouleversements attendus après mai 68 ne
s'est produit, aucune des promesses de cette époque n'a été tenue. On
constate soit une disparition, soit une dissolution dans les pratiques de
consommation de masse, du meilleur de toute cette agitation. La révolution
est morte (heureusement) avec la chute du mur, le sexe est plombé par le
sida et le latex, le rock'n roll tourne en rond, la fête est devenue une
entreprise systématique et préméditée avec les raves, la drogue a deux
visages, la dope et le culte du corps par le sport, le patriarcat agonise
et la famille se recompose.
La génération 68 n'a changé ni le monde, ni la vie. C'est peut-être pour
cela qu'on lui en veut, d'avoir eu cette prétention et de s'être si bien
rangée ensuite. On lui en veut aussi d'avoir fait peur, d'avoir
transgressé les règles, puis de s'y être pliée, comme tout le monde. On ne
lui pardonne pas son utopisme viré pantoufle aujourd'hui que les jeunes
sont traumatisés par le chômage. Leur niveau de vie sera inférieur à celui
de leurs parents, ils auront des retraites minables, leur avenir ressemble
à un gros bouchon vaseux. Ils en sont d'autant plus vulnérables soit au
conformisme (cf. le nombre important de jeunes ayant voté Chirac en 95),
soit aux délires new-age pseudo-spirituels, soit à toutes les récupérations
marchandes.
L'histoire de la "génération 68", sujet me semble-t-il, du livre de
Houellebecq, est l'histoire de promesses trahies, d'illusions mortelles, du
vide qui résulte de la perte d'espoir et du désarroi devant un présent dont
on ne possède pas les clés. L'avenir est sombre de menaces : manipulations
génétiques, démembrement du lien familial classique, déséquilibre
démographico-économique - 20% des habitants de la planète en consomment 80%
des richesses - fin des idéologies, ordre économique implacable, recul de
l'état arbitre et régulateur.
Un monde bien loin de nos années 70, rebelles, pesantes, errantes, amusées
et amusantes. Ce sont les quelques réflexion, cher Bernard, que m'inspirent
ton brillant petit texte sur "Les Particules".
Une dernière chose, ce n'est pas parce qu'on critique le libéralisme et
l'horreur économique qu'on est nostalgique du communisme ou de l'ancien
régime. Une des leçons de 68 c'est justement qu'il n'existe pas de solution
de rechange toute prête et que ce n'est pas une raison pour ne pas tout
faire pour changer.
Bernard :
Permets-moi, cher Claude de tempérer quelque peu tes propos.
Et vous, chers spectateurs, j'espère qu'on ne vous emmerde pas trop avec nos
histoires d'anciens combattants. Si c'est le cas, cliquez sur 'supprimer' et
ce message s'auto-détruira dans la seconde.
Par modestie tu dis ne pas avoir été branché dans les années 70 : au
contraire, tu étais tout ce qu'il y avait de plus branché, dans le bon sens
du terme, c'est-à-dire à la façon d'un récepteur radio, à l'écoute des ondes
nouvelles, et ce n'était pas toujours évident de séparer l'important de
l'accessoire. Vos appartements successifs de Montparnasse à toi et Malvina
ont toujours été des endroits où on rencontrait des gens intéressants.
Je serais moins négatif que toi sur l'absence de changements que notre
génération a eu sur le cours des choses : je pense sincèrement que la vie
n'a pas été la même au début et à la fin des années 70. Beaucoup de choses
ont changé dans cette période, même imperceptiblement. Après, c'est une
autre histoire : certains 'acquis' se sont certainement maintenus, mais il a
fallu faire aussi avec une réaction qui a été plus le fait des générations
qui ont suivi. Sans doute était-ce dû en grande partie à l'apparition du
sida ?
Il m'est très difficile de porter un jugement sur ce qui se passe
aujourd'hui, tellement c'est complexe et ça va dans tous les sens. Je
déplorerais juste un certain conformisme et un manque d'esprit d'aventure,
qui font que j'ai souvent l'impression de voir des vieux chez les 25-35 ans.
Mais attention, je ne généralise pas !
Maintenant je ne suis ni optimiste ni pessimiste pour l'avenir : on verra
bien, tout est possible, on m'a annoncé tant de fois l'apocalypse ou le
déclin que je reste prudent.
Un point un peu plus personnel maintenant : comme je l'ai dit à propos de
Houellebecq, il est un peu rapide de cataloguer toutes les nouvelles formes
de spiritualité comme étant forcément du charlatanisme etc... Il y a
simplement des gens qui ne se satisfont plus des religions traditionnelles
où tout est pré-maché, et qui cherchent d'autres voies, tout en restant
ouverts. Comme pour tout, il ne faut pas juger d'après les excès mais
essayer de voir les choses de façon plus intérieure. Evidemment, je sais que
certains ne peuvent pas se sentir concernés, mais je fais partie de ceux qui
le sont, sans pour autant faire partie de je ne sais quelle secte
délirante...
Marie-Hélène :
j'y mets mon p'tit grain de sel en passant,
il faut simplement se méfier de tous les dogmatismes, arreter de tout mettre
en cases normatives, et plutôt chercher en soi les solutions, ne pas les
attendre de qui
que ce soit d'autre et surtout pas d'entités comme l'etat, le gouvernement,
l'entreprise, la société...
le pouvoir n'est plus au bout du fusil ni du phallus, mais au bout de soi,
voilà avec ces paramètres simplissimes, je reste résolument optimiste, j'ai
pourtant 53 ans, (mais toujours marginale ;-)))
réagi par une belle matinée, irisée de perles de pluie d'argent sur les
feuilles dans le soleil levant breton
--
Marie-Helene Le Doze - site personnel BreizTibet :

Que tous les etres humains soient libres et heureux...
****************************************************
site professionnel : http://www.chronodynamie.com/
La tête dans les etoiles et les pieds bien sur terre pour une bonne organisation de votre temps
****************************************************
Isabelle :
The Western Lands
http://www.interpc.fr/mapage/westernlands
Interzone Academy
http://www.geocities.com/Athens/Crete/9445/
Interzone Productions
http://www.geocities.com/SoHo/Exhibit/9465/
Date : lundi 17 mai 1999 22:52
Objet : Re: A propos de Michel Houellebecq et des 'Particules élémentaires'
Et vous, chers spectateurs, j'espère qu'on ne vous emmerde pas trop avec nos
histoires d'anciens combattants.
*****chers Bernard et Claude,
Non, non, c'est absolument passionnant. Et vos mails a tous deux
rejoignent tout a fait ce que je pense dans mon coin.
Il m'est très difficile de porter un jugement sur ce qui se passe
aujourd'hui, tellement c'est complexe et ça va dans tous les sens. Je
déplorerais juste un certain conformisme et un manque d'esprit d'aventure,
qui font que j'ai souvent l'impression de voir des vieux chez les 25-35 ans.
Mais attention, je ne généralise pas !
******Une chose a ce sujet : dans les annees 70, nous trouvions facilement
du boulot, mais preferions ne pas travailler, c'etait en quelque sorte
un choix de vie. Nous n'avions pas de fric, mais savions que de toutes
facons, nous pouvions nous debrouiller. Il y avait la route et des experiences
communautaires qui permettaient de vivre avec moins d'argent,
et une solidarite qui semblait aller de soi alors qu'elle semble avoir
disparu maintenant.
Aujourdh'ui il n'y a plus de travail, mais tout le monde en cherche.
C'est devenu une valeur absolue et les gens sont prets a s'entretuer
pour un emploi.
Ce qui me parait absurde dans un monde ou le travail
humain est remplacee par les machines, n'est plus
necessaire, et ou il perd sa fonction premiere.
L'enseignement aussi perd sa fonction premiere :
voir la multitude de formations bidon qui n'enseignent
aucun des metiers vitaux pour la communaute, et ou les savoirs
de bases qui permettaient aux gens d'etre autonomes se
perdent.
Maintenant rien ne nous empeche de rester dans ce trip la :
nous pouvons toujours nous organiser entre nous, surtout
a ll'heure d'Internet.
Nous pouvons toujours elaborer des communes,
voyager, meme s'il y a moins d'endroits vivables sur la planete aujourd'hui
qu'il y a 20 ans. Nous pouvons toujours creer, partager ce qui nous donne du
plaisir,
et nous reconforter mutuellement en cas de besoin.
Moi je trouve que les experiences que nous avons vecu
dans les annees 70 nous ont permis de deblayer le terrain
pour aujourd'hui : nous sommes plus murs, avons appris des
tas de choses, tire des enseignements des experience passees.
Et nous avons la chance de ne pas etre encore vieux et de pouvoir
recommencer d'autres experiences.
Les gens qui ont aujourd'hui 25-30 ans sont avides des
recits de ce que nous avons vecu, mais franchement, cette
periode ne me semble pas forcement revolue si nous
voulons la continuer : ca depend de nous et de personne
d'autre. Rien ni personne ne peut nous empecher de nous organiser
entre gens de bonne compagnie pour vivre
autrement.
Je trouve que nous n'avons pas du tout a rougir de notre generation,
bien au contraire. Bien sur, les experiences au niveau politique
me semblent aujourd'hui depassees, mais sur le moment,
je ne regrette pas de les avoir vecues. J'en ai retire pas mal de choses,
en dehors de l'aspect ideologique qui m'a toujours tape sur les nerfs,
mais c'etait un bon crenau, independamment des etiquettes, pour
se glisser dans ce qui se passait alors.
Vraiment je ne regrette rien de cette epoque ni des evolutions
qu'elle a apportees.
Maintenant je ne suis ni optimiste ni pessimiste pour l'avenir : on verra
bien, tout est possible, on m'a annoncé tant de fois l'apocalypse ou le
déclin que je reste prudent.
*******
Moi idem. L'avenir ne me fait pas flipper du tout, meme si je n'ai
aucune certitude en ce qui me concerne, mais moi, ce sont les certitudes
et l'avenir programme qui me font flipper .
Je vois l'avenir comme une page blanche sur laquelle nous ecrivons
au jour le jour, sans savoir le matin ce qui sera ecrit dessus le soir,
et c'est bien plus amusant comme ca.
*********
Oui, c'est vrai qu'on assiste a un chamboulement au niveau spirituel,
mais il me semble qu'il y a de bonnes choses a prendre partout.
Le New Age a des aspects qui m'insupportent (le style des stages
"Atteignez l'illumination en trois jours" ), mais il produit des ouvrages
interessants.
Ce que je trouve passionnant au niveau spirituel, c'est
la diffusion des ouvrages de spiritualite orientale,
qui est tres recente, vu que les traductions n'existaient pas
auparavant.
Il y a vraiment une breche entre l'Orient et l'Occident a ce
niveau, je ne parle pas seulement au niveau des textes,
mais dans le vecu des gens : en Inde par exemple , la spiritualite
fait partie de la vie de tous les jours et structure la vie sociale,
et la premere question que les gens posent bien souvent est
"What 's your religion ?" Les deites sont consideres comme
des etres vivants interferant dans la vie des humains.
Chez nous, ca reste un domaine prive, encore plus tabou
que le sexe, autour du concept d'un Dieu abstrait, que
beaucoup concoivent comme cree par l'homme pour
donner un sens a son existence, qui est monopolise par
les institutions religieuses, et avec lequel la relation se limite
aux lieux de culte et aux emissions religieuses.
Dans un contexte ideologique issu de la vision rationaliste
de l'homme et du monde qui limite "la realite" au monde materiel,
et considere comme 'delirante' toute autre conception de celle-ci,
qui reduit la vie humaine au temps de vie compris entre la naissance
et la mort de l'organisme, et part du postulat d'une existence humaine
comme a priori absurde et desesperee, depourvue de finalite et de
coherence.
Alors quand tout ca se rencontre, il y a comme un choc des cultures
et il faut un certain temps pour pouvoir mettre un peu d'ordre a notre
niveau. Mais c'est bougrement passionnant. :)))))))))
D'autant plus que nous avons experimente aussi l'expansion de la
conscience, qui en ce qui me concerne a fait voler en eclat la vision
rationaliste de l'homme et du monde. D'ou les reactions
hostiles auxquelles se heurtent ces experimentations, qui me semblent
pourtant indispensables dans la decouverte et l'exploration de
notre espace interieur, et emminemment respectables a ce titre.
Over and out.
Isabelle
|