YVES MOUROUSI en 8 dates

20 juillet 1942
Naissance à Suresnes de Yves, Stanislas, Jean, Benoît, Marie Mourousi, prématuré.

1966
Entrée à l'ORTF.

13 août 1967
Tremblement de terre d'Arette. Début de la carrière journalistique.

6 janvier 1975
Présente, avec Michel Denisot, le premier 13 heures de la Une.

1989
Quitte TF1.

1991
Directeur des programmes de RMC.

17 juillet 1992
Mort de Véronique, son épouse.

28 septembre 1995.
Fin de chômage: Jean Tiberi lui confie la «Mission d'études pour la célébration de l'an 2000 à Paris».

 

 

 

 

 

Gainsbourg pas encore trop Barre, Thierry Le Luron, 
Fabrice Emaer et Yves Mourousi au Palace, 1979



Par RÉMY FIERE Le 9/2/1998

Il est parfois des cheminements personnels pris comme des autoroutes à contresens. Non par inadvertance, opportunisme ou pour se différencier du troupeau qui fonce tête baissée dans une même transhumance. Simplement par instinct. A moins qu'il ne s'agisse de provocation. Yves Mourousi, voix aujourd'hui rétamée à l'enclume, ventre relâché, a toujours été homme de contre-courant, de marche à l'envers. Acteur incontrôlable et boutefeu impromptu des premiers bouleversements audiovisuels; dynamiteur des moeurs informatifs d'hier et pondeur d'oeufs parisien pour le siècle de demain. Sourire distancié, humour grinçant, ton chaud et sang-froid, tous les culots et autant de doutes: «Je suis un optimiste qui connaît des creux terribles.»

Les extrêmes entrechoqués semblent avoir marqué son existence d'enfant de ce demi-siècle. Père mort en 1946, mère disparue sans laisser de traces, il est élevé par une grand-mère, entre pensions de famille chiches et orphelinats de campagne, tandis que le grand-père fait l'homme de main chez des Parisiens de la haute. Petit-fils de Russes blancs bien nés mais désargentés fuyant 1917 et sa révolution, il côtoie les exilés mieux lotis. Dans les beaux quartiers, le petit Yves gagne des friandises en récitant des prières orthodoxes.

Les études à Orsay, Bourg-la-Reine puis au lycée Lakanal, où il découvre le théâtre. Acteur ou metteur en scène? Déjà les deux. Le bac et la fiche de paye, au plus vite. Un stage à Inter-Service-Jeunes, grouillot dans les couloirs de la Maison de la radio. Un soir de vacances d'été pyrénéennes dans sa future belle-famille, la maison bouge. Il appelle la gendarmerie locale: «C'est Yves Mourousi, de l'ORTF.» L'ORTF des années 60, c'est la République, le service de l'Etat. Les pandores rappellent vite «le monsieur de l'ORTF». Des secousses sismiques, l'épicentre à Arette en pleine montagne. Il s'y rend, se retrouve seul devant tout le tremblement. Tient quatre jours au micro, sans se laver, repart en gueux et croise en rentrant la DS des beaux-parents, apprend que c'est fini: «Vous comprenez, notre fille n'a pas eu de nouvelles.» Remonte seul à Paris et triomphe dans la maison ronde à l'été 1967.

Ce n'est qu'un début. Viendront ensuite les gloires et les ors de la télévision. La première chaîne se lance, il prend en charge le 13 heures, une nouveauté. Pied de nez aux speakers officiels, il est nature, interdit le prompteur. Dès la première édition de janvier 1975. Mourousi organise une mise en scène hommage au Cyrano d'Edmond Rostand, dont on commémore la première. Il demande à Michel Creton de réciter la tirade des nez, installe un marionnettiste sous son bureau. Christian Bernadac, le patron de l'info, descend en hurlant: «C'est votre premier, et votre dernier journal.» Michel Denisot qui débute le 13 heures à ses côtés: «J'étais effondré. Il m'a emmené déjeuner et m'a dit, ne t'inquiète pas, dans dix ans, on sera encore là.» Lui regarde monter le vedettariat avec, soutient-il, les yeux de l'homme jamais dupe. Voit se succéder les acolytes, règne façon deuxième degré sur les soubresauts du monde, s'amuse de la toute-puissance que lui donne la télé, fait boucler la place Tien Anmen, organise l'arrivée du Tour sur les Champs. Il en rajoute dans la dérision envers les puissants, reçoit Jaruzelski avec des lunettes noires et un imperméable militaire, mime Giscard et sa politique de la chaise vide en rentrant dans le studio de la même façon que le Président est sorti, la veille, de son bureau élyséen. L'impression d'avoir tout vu, tout fait? «Non, rétorquera un membre de son équipe, il nous manque le pape.» Six mois plus tard, Mourousi échappe à la surveillance des gardes suisses du Vatican, ouvre la porte du balcon et lance son traditionnel «bonjour» à une France interloquée. «Je n'ai jamais autant ri de ma vie, dit un de ses amis compositeur, j'ai même cru qu'il allait nous bénir.»

Décalage revendiqué, «improvisation préparée»: «Je n'ai jamais eu la sensation d'aller trop loin; moi, je n'aurais jamais fait les gants de boxe», prétend-il aujourd'hui. Qui sait? Quand il pose la fesse sur le bureau présidentiel de Mitterrand, les analystes transforment «ce geste naturel, en quelque chose de prodigieux» s'étonne-t-il encore. Lui se lasse, fait deux ans de trop sur la Une rachetée par Bouygues. Un Bouygues qu'il a reçu chez lui. Comme un ami. L'homme du BTP s'arrête devant les photos du présentateur-star qui surchargent la déco intérieure. «Qui est ce vieillard à côté de vous?», demande-t-il. «C'est Karajan, président.» «Et celui-ci, c'est un militaire?» «C'est David Bowie, dans Furyo, président.» Jamais condescendant, hautain ou méprisant, ses amis lui reconnaissent une qualité d'amphitryon multiréseau, «aussi à l'aise avec les ministres qu'avec les gens de la rue», dit une de ses relations. On a vu chez lui des hommes de droite vautrés sur les tapis, des architectes mondains rouler des pétards, de jeunes toreros ne rien comprendre aux agissements de Coluche mimant la corrida, des «malfrats côtoyant des ministres», des chanteuses et des abbés. Boulevard Suchet ou rue de Rivoli. La fête perpétuelle, les délires et les excès, il ne dément ni ne confirme, concède juste: «J'ai horreur de l'impudeur justificatrice.» Renvoyant entre les lignes les dernières confessions d'un Johnny cocaïnomane: «On peut se livrer, si on n'a pas un album à vendre derrière.» C'est la vie par tous les bouts, et les disparitions qui la frangent. Pons, Rougerie, les champions moto, Coluche, le parrain de sa fille, «Lolo», le valet de chambre assassiné. Et Véronique, son épouse morte un soir d'été. Avec les vilains bruits que lui prête la rumeur à un taux usuraire.

Aux confrères qui, dit-il, affirmeront «avec déontologie et certitude qu'on l'a sortie des toilettes des Bains-Douches victime d'une overdose, et qui tenaient l'info du concierge de la boîte», il répond maladie fulgurante, rappelle l'organisation d'un faux dîner au Fouquet's pour donner le change aux paparazzi, pour que l'ambulance arrive discrètement à la maison, et que sa femme y passe ses derniers instants. Passe sur la grande déprime qui a suivi la disparition, et la frime surjouée pour ne rien montrer à Sophie, sa fille. Il enchaîne RMC, s'en va quand arrive une nouvelle équipe puis pointe aux Assedic. Descente aux enfers, pendant dix-huit mois? «Non, la seule chose qui m'est insupportable, c'est de voir les autres dans la déchéance.»

Dans ce siècle terminal, le revoilà pourtant qui triture le millénaire. Fin de chômage, fin des heures passées à jouer aux jeux vidéo. Jean Tiberi l'appelle: «Viens donc, sors de ton trou.» Par amitié, en dépit des «affaires», ou par besoin de «gagner 23000 francs par mois, plus un chauffeur», lui qui se dit gaulliste et avoue attendre toujours le retour du Général saute sur l'occasion. Depuis, entre projets fourre-tout et défense du Paris des quartiers qu'il flaire en découvreur toujours sur la brèche, il travaille en commissaire. Et prépare sous les critiques le Paris des lumières qui tournera le siècle dès septembre 1999. On lui a renvoyé dans le bec les poissons en plastique sur la Seine ou l'uf numérique qu'aurait pondu la tour Eiffel. Il en a pris bonne note, s'attelle entre autres à la sonorisation de la ville. Avec la voix de la môme Piaf qui roule et malaxe les mots, «si je vous dis que devant ça, devant cette musique à tout va...» Ses doigts tapotent sur le bureau, les yeux se mouillent, l'émotion n'est pas feinte.

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