Jeanne HOFFSTETTER Pierre Clémenti (Denoël)

 

Pierre Clémenti QUELQUES MESSAGES PERSONNELS [2005]. Nouvelle édition, 
postface de Balthazar Clémenti, Collection Folio , Gallimard

Une interview de Balthazar Clémenti dans Liberazione (en italien) - Le site de Balthazar

PIERRE CLEMENTI CINEASTE - 2 DVD : Visa de censure n°X - New Old - La révolution... (Cinétract 1968) - A l’ombre de la canaille bleue - Soleil


Pierre Clémenti, acteur lumineux et mystérieux, est mort lundi 27 décembre à l'hôpital Cochin, à Paris, des suites d'un cancer du foie.

Mis à jour le mardi 28 décembre 1999

Né le 28 septembre 1942 à Paris, d'un père inconnu et d'une mère corse dont il porte le nom, Pierre Clémenti suit des cours d'art dramatique à l'école du Vieux-Colombier et à l'école de la rue Blanche, après avoir exercé divers petits métiers, tailleur de pierre et groom notamment. Sa carrière, inaugurée dans les années 60 au théâtre et plus essentiellement au cinéma, épouse exemplairement les courbes et l'ambivalence du cinéma moderne, sous le signe de l'éclat et de l'ombre, de la beauté et de la dégradation, de la célébrité et de la clandestinité. Pierre Clémenti a tout à la fois tourné avec les plus illustres metteurs en scène (Luchino Visconti, Pier Paolo Pasolini, Luis Bunuel) et accompagné - incarné serait un mot plus juste - les expériences les plus radicales de la modernité cinématographique (notamment aux côtés de Philippe Garrel), non seulement à titre d'acteur mais aussi de réalisateur.

Si l'on connaît généralement moins bien les quelques films " underground " qu'il a signés comme comme autant de dérives poétiques et généralement parisiennes ( Visa de Censure, 1967 ; New Old ou les Chroniques du temps présent, 1979 ; A l'ombre de la canaille bleue, 1985), tout spectateur en âge d'aller au cinéma dans les années 60 se rappelle le choc causé par l'apparition de ce jeune acteur à la beauté tranchante, incandescente et mystérieuse, tel un nouveau corps de cinéma apparu dans le sillage révolutionnaire de la nouvelle vague.

Simple apparition dans Adorable Menteuse (1961) de Michel Deville et Le Guépard (1963) de Luchino Visconti, Clémenti se révèle au grand public avec deux films : le malade et surréaliste Belle de Jour (1967) de Luis Bunuel, et Benjamin ou les mémoires d'un puceau (1968), comédie précieuse de Michel Deville.

Pierre Clémenti

Aux côtés de Catherine Deneuve, Michel Piccoli et Jean Sorel, il interprète dans le premier l'amant sadique de la belle et masochiste bourgeoise Séverine, tandis que le second initie avec moins de conséquences son personnage de jeune candide aux jeux subtils du libertinage, dans lesquels il retrouve, aux côtés de Michèle Morgan, Catherine Deneuve et Michel Piccoli.

Aussi différents que puissent être ces deux films, ils dessinent ensemble cette ligne de crête sulfureuse et marginale où le talent de l'acteur trouvera fréquemment à s'exercer, dans des expériences inégales selon qu'on l'y cantonne par habitude ou qu'on l'utilise à meilleur escient. Bernardo Bertolucci ( Partner, 1968 ; Le Conformiste, 1971), Philippe Garrel ( Le Lit de la vierge, 1969), Pier Paolo Paolini ( Porcherie, 1969), Luis Bunuel, fourniront au comédien l'occasion d'exprimer le meilleur de lui-même, sous le signe de la violence, de la révolte, de l'onirisme, de l'introspection, voire du cannibalisme. Les années 70 arrivent, avec elles la volonté de se soustraire aux formes de narration classique, de heurter de front la société bourgeoise, de gifler parfois délibérément le goût du public.

Accompagnant aussi l'émergence de ce qu'on a appelé les nouveaux cinémas - il tourne en 1970 Têtes coupées avec le Brésilien Glauber Rocha et en 1971 La Pacifista avec le Hongrois Miklos Jancso -, Pierre Clémenti sera, plus qu'aucun autre acteur français, de toutes ces aventures, y compris comme double de Philippe Garrel aux côtés de Nico dans La Cicatrice intérieure (1971).

L'époque jette aussi un pont entre le cinéma et la vie : en juillet 1971, il est arrêté à Rome pour détention de stupéfiants et incarcéré durant dix-sept mois. Cette expérience marque plus qu'il n'y paraît l'acteur, dont la carrière va se faire désormais plus erratique, non sans qu'on retrouve son talent intact dans Pont du Nord (1980) de Jacques Rivette, ou plus récemment dans Le Bassin de J. W. (1997) du Portugais Joao Cesar Monteiro.

La Cinémathèque française lui avait consacré l'an dernier un hommage très émouvant, au cours duquel l'acteur était souvent présent, présence un peu fantômatique où brûlait cependant, intacte, la flamme de la révolte.

Jacques Mandelbaum (Le Monde)


Pour nous, Pierre Clémenti restera comme celui qui jamais ne trahit ses rêves.

Au nom du rêve

Par JEAN-CHRISTOPHE ROSÉ
Jean-Christophe Rosé est réalisateur.

Le lundi 3 janvier 2000 (Libération)

Il me semble que la presse dans son ensemble n'a pas rendu l'hommage qu'il méritait à Pierre Clémenti. Passons sur sa filmographie d'acteur que beaucoup de "stars" d'aujourd'hui pourraient lui envier, car elle a été souvent citée. Mais Pierre Clémenti fut beaucoup plus que l'acteur radical et le cinéaste border line que l'on a décrit.

Pour toute une fraction de la génération qui avait 20 ans en 1968, il incarne celui dans lequel elle se reconnaît, qui voulut croire plus à ses rêves qu'à la réalité. Car nous fûmes nombreux à faire comme si sous les pavés il y avait réellement la plage, au point de nous assommer en plongeant. Beaucoup s'y sont échoués, pas mal en sont morts, mais quelques-uns ont grimpé de plus en plus haut sur le plongeoir. Clémenti fut de ceux-là, multipliant les sauts de l'ange sans jamais faire la bête. Et c'est pour ça qu'il reste pour nous beaucoup plus qu'un acteur, il fut l'esprit et la lettre d'une époque qui nous a marqués à jamais. Tous ses choix le montrent.

De même que son ami Jean-Pierre Kalfon renonça allégrement à la carrière à la Gabin qui lui était promise à l'aube des années 70, pour mieux assouvir ses désirs, fût-ce celui de titiller une guitare... ça peut sembler drôle, voire débile pour certains, mais justement. N'est-ce pas le propre du désir que de se situer au-delà des échelles de valeurs de "certains". De même Pierre Clémenti ne chercha jamais à emprunter la voie royale du nouveau jeune premier qui s'ouvrait devant lui. Tous deux étaient sans doute trop marqués par 68 et leurs rêves. Pour embrasser une carrière il fallait faire partie d'un autre univers, n'est-ce pas M. Gérard Depardieu, pour qui la grande déglingue qui accompagne souvent les rêves ne se joue qu'au cinéma sans jamais menacer une carrière?

En 1981, alors que je tournais un documentaire avec Federico Fellini, je l'entends encore me dire avec son humour habituel, mais aussi un peu amer: "Ces acteurs habillés en guenilles, quand tu veux les engager, ils valent tellement cher que tu ne peux même pas te les payer." Il parlait de Terence Stamp et de Pierre Clémenti qu'il aurait voulu engager pour son "Satyricon". Mais Clémenti qui préférait tourner le Lit de la vierge de Philippe Garrel avait sans doute demandé à son agent d'exiger une somme exorbitante afin d'être sûr de ne pas être pris par le "Maître" et pouvoir tourner pour pas un rond pour Philippe. Avait-il raison ou tort? Lui seul le sait. Reste le film de Garrel.. magnifique. Quant au grandiose Satyricon, il fut interprété par d'autres. Mais à trop tourner le dos à la réalité, elle vous rattrape et vous fracasse. Pour nous, c'est elle qui a frappé Pierre Clémenti au foie et l'a tué.

Alors qu'aujourd'hui, ils sont si nombreux, ceux qui crurent rêver en 68 tandis qu'ils ne faisaient que préparer leur future carrière de notables de la politique, des arts, du spectacle, de la production et de la finance. Clémenti mort reste pour nous l'exemple vivant de celui qui ne trahit jamais ses rêves : l'imagination au pouvoir - même si dans notre monde, à défaut de pouvoir, il eut sans doute trop de "vacances" dans sa vie et dans son travail.


Pierre Clémenti et Jean-François Stevenin, Paris 80
Tournage "Le Pont du Nord" de Jacques Rivette
Photo : Catherine Faux


mardi 28 décembre 1999, 19h45

Catherine Trautmann rend hommage à Pierre Clémenti

PARIS (AP) -- Catherine Trautmann a rendu hommage mardi au comédien Pierre Clémenti, décédé lundi après-midi à l'hôpital Cochin à Paris d'un cancer du foie à l'âge de 57 ans.

``La caméra ne montrera plus le visage émacié et la silhouette dégingandée de Pierre Clémenti, l'acteur en clair-obscur des films d'auteur et l'étoile inspirée du cinéma avant-gardiste des années 60 et 70'', a souligné la ministre de la Culture dans un communiqué.

``Le public, qui l'avait découvert dans le 'Benjamin' de Michel Deville, n'oubliera jamais celui qui a joué dans 'Le guépard' ou 'Belle de jour' aux côtés de Catherine Deneuve''.

``Dans sa vie comme dans son oeuvre, Pierre Clémenti était un personnage hors du commun, un idéaliste atypique, contestataire et généreux, formé à l'école de Pasolini, Visconti et Bunuel'', a poursuivi Mme Trautmann. ``En quarante ans de cinéma, sans prendre une ride qui ne bonifiât encore son talent, il a joué dans des films de réalisateurs aussi différents que Philippe Garel, Jacques Rivette ou Edouard Molinaro, touchant le coeur de tous les publics''


lundi 27 décembre 1999, 23h26



Pierre Clémenti, Cannes 88
Photo : Catherine Faux

Pierre Clémenti, l'acteur maudit des films d'auteurs

PARIS, 27 déc (AFP)- Le comédien Pierre Clémenti, qui vient de mourir à l'âge de 57 ans des suites d'un cancer du foie, était une des figures les plus marquantes du cinéma contestataire des années 60 et 70.

Acteur de cinéma essentiellement, il avait eu l'occasion de jouer sous la direction des plus grands réalisateurs, notamment, Michel Deville, Pier Paolo Pasolini, Luchino Visconti et Luis Bunuel.

Pierre Clémenti est né à Paris, le 28 septembre 1942, d'un père inconnu et d'une mère corse, dont il porte le nom de jeune fille. Après avoir été tailleur de pierres et groom dans un hôtel, il suit des cours d'art dramatique à l'école du Vieux Colombier et au centre de la Rue Blanche.

Le comédien au visage émacié et à la silhouette efflanquée fait ses premières apparitions à l'écran dans "Adorable menteuse" de Michel Deville en 1961, puis dans "Le Guépard" de Luchino Visconti en 1962.

C'est dans "Benjamin" de Michel Deville en 1967, dans lequel il interprète un jeune balourd, qu'il se fait connaître du public. Puis, il devient l'amant sadique de Catherine Deneuve dans "Belle de jour" de Luis Bunuel (1967).

L'acteur tourne également avec de jeunes réalisateurs avant-gardistes comme Bernardo Bertolucci dans "Partner" (1968), Philippe Garel "Le lit de la vierge" (1969) et "La Porcherie" de Pasolini

En 1971, Pierre Clémenti est arrêté à Rome pour détention de stupéfiants. Il passe dix-sept mois derrière les barreaux. Le monde du cinéma se mobilise et il est libéré pour insuffisance de preuves. A sa sortie, il explique avoir été incarcéré en raison de ses liens avec l'extrême gauche.

L'affaire est vite oubliée mais le comédien semble y avoir perdu son inspiration sulfureuse et devient un interprète qui prête son physique et son talent à des films en tout genre, de l'"Ironie du sort" d'Edouard Molinaro (1973) à "Le Pont du nord" de Jacques Rivette (1980) ou "Le Bassin de J.W" de Joao César Monteiro en 1997.

Le comédien fit sa dernière apparition au cinéma il y a six mois, dans "Marrakech Express" dans lequel il était partenaire de Kate Winslet.

Très attiré par l'image et notamment le théâtre expérimental, Pierre Clémenti était également passé derrière la caméra. Il avait réalisé quelques films, notamment "Visa de Censure" (1976), "New Old" (1979), qualifiés par la censure de films "underground".

Pierre Clémenti avait deux fils, Balthazar et Valentin.


Bulle OGIER et Pierre CLEMENTI
dans Le Pont du Nord de Jacques RIVETTE