LA SAGA DU TREPONEME BLEU PALE (2) par
Léon COBRA
Il y a foule sur le trottoir d’en face. Contre le mur de la caserne des gardes républicains dont l’entrée principale se situe Place Monge, Jean-François Batelier, un autre colporteur de l’imaginaire, a planté ses tréteaux pour son exposition ambulante. Caricatures politiques, dessins d’humour, auto-édité, auto-diffusé, JFB est lui aussi un marginal mais il joue en solo loin du trip Presse Underground et son énorme production intéresse une autre clientèle, plus intello, plus friquée. Il vend ses recueils ou des reproductions de dessins à l’unité. - Salut les freaks, ça roule ! -
Salut mec, vraiment super tes nouvelles illustrations. Quand est-ce-que tu nous
files un dessin pour notre revue ? Quelque
chose de vraiment méchant sur Pinochet par exemple ou Franco, un de ces
dictateurs pourris qu’on affectionne ? -
J’aime bien ce que vous faites mais c’est pas mon truc le Tréponème.
Chacun son moyen d’expression. De toute façon on se bat pour les mêmes
valeurs. C’était cool de vous croiser à Avignon. -
ouais. Bonne vente ! On va coller quelques affichettes vers la
Soupe chinoise.
Il y a une magnifique palissade à recouvrir… Un
dernier passage devant l’antique
Théâtre Mouffetard, la Maison pour Tous, (
la bibliothèque actuelle ) , un dernier
crochet devant la cave Le
Pétrin où s’affichent Ricet Barrier et les Quatre Barbus et la soirée
de diffusion se termine… Le
sirtaki coule à flot. Un talon aiguille brisé gît entre deux pavés. La
pluie redouble. C’est la dispersion. Charles,
Olivier, Ric et Umberto disparaissent avec le matos et les invendus par la rue
de l’Epée de Bois direction les stations de métro Monge et Censier. C’est à cet endroit, à la place de l’école maternelle que se tenait l’ancien Théâtre de l’Epée de Bois où Fernando Arrabal donna en 1970 et ils passèrent des menottes aux fleurs, une fresque apocalyptique et bouffonne suivie d’un happening, d’une cérémonie secrète ou d’un psychodrame, je ne sais pas trop quel mot employer… Bref, les volontaires restés après le spectacle étaient plongés dans le noir et devaient obéir au meneur de jeu ; cagoules, fantasmes, provocations, fessées et partie de touche pipi assurés…
ÑyvjÅÑ
-
Merde, vlà Gégé, le flippé. Fait Aspic. -
Quoi ? -
Là, juste derrière toi ! -
Salut les mecs ! Cheveux
gras-huileux, jean délavé, troué, pull marin bleu-mazouté, dégoulinant de
pluie et de sueur, Gégé nous dévisage. -
Qu’est-ce-qui-t’amène ? -
sale trip, c’est l’angoisse, j’suis piégé… Les stups… Ils
ont repéré mes plans d’herbe sur le balcon ! -
déconne pas Ils s’en foutent ! -
Non. J’vous dis qu’Ils ont repéré mes plantes. Ils vont venir
pour m’embarquer ! -
Mais non. Y’en a partout à Paris. Ils s’en tapent… -
Vous restez là,
les mecs ? -
Non. On rentre, y flotte trop ! -
La semaine prochaine… d’accord, j’vous les apporte ?
j’peux compter sur vous ? -
D’accord, ça marche ! -
Merci, merci… Il disparaît en trombe tel Bip Bip poursuivi par
le Coyote. -
Putain, il est mal, Gégé. -
Complètement HS, faut dire, c’est la pleine lune ! -
Paraît qu’il a fait un séjour en HP ! -
Sainte Anne, priez pour lui… -
Dur… Un lecteur de perdu. -
Et deux plans de gagné .. !
L’église
Saint Médard se dresse dans la pénombre, familière. A l’emplacement du
petit square se trouvait un cimetière ; il fut fermé en 1732 en raison de
troubles occasionnés par les séances d’hystérie collective des Convulsionnaires.
Nous progressons, Aspic et moi, au milieu des charrettes des marchands de quatre
saisons recouvertes de grosses bâches imperméables et des stores baissés des
petits commerçants. Les trottoirs sont déserts. Si nous avions vécu au 19 ème
siècle dans ce quartier, l’un des plus sales et des plus pauvres de Paris,
nous aurions habité au 140, un nid
d’anarchistes, avec Elisée Reclus et Jean Grave qui éditaient Le Révolté,
un titre qui comptait 767 abonnés en 1894 sur la France entière … un
score de presse parallèle absolument remarquable ! The
snake is long… chante Jim
Morrison, parisien à tout jamais, momie sanctifiée parmi les cadavres exquis
de la capitale. Un serpent cosmique se love en spirales, écailles d’iode,
torche épileptique, ruban d’enseignes lumineuses, impudique pictogramme dressé
vers la Place d’Italie. - Je suis né somnambule au carrefour des Gobelins. Je suis né aux frontières du burlesque, acronyme Cobra en contorsions spatiales via Copenhague, Bruxelles, Amsterdam… Je suis né à Paris, un été 48, COBRA sur univers… -
Qu’est-ce que tu délires
,mec ? -
Le pied ! J’ai
trouvé…
-
Quoi ? -
Le titre du prochain numéro, ça sera un album-concept : la Ballade
d’Oiseau Somnambule. Une fresque en trois actes où tout se mélangera poésie
,calligraphie, illustrations, manifeste, sons, collages-mots-images…On
conserve notre célèbre double page mais on abandonne les rubriques
traditionnelles… Tu vois, le genre Sergent Pepper’s Lonely Heart Club Band
ou Their Satanic Majesty Request ou Tommy, un truc expérimental complètement
esthétisant, tu me suis .. ? -
Calmos, il est plus de minuit… -
Bien sur ; ça sera à l’ordre du jour de la prochaine réunion. I
got it !!! -
La semaine prochaine chez le Blafard à 20h ? -
Ouais, on planche sur le thème…et pas de dif’ ! -
y’a au moins une bonne nouvelle … Salut ! Nos routes se séparent à l’angle du Canon des Gobelins. Nous avons passé la frontière invisible du 13 ème arrondissement.
ÑyvjÅÑ Nous
avions également franchi la frontière de l’imaginaire ; en un an le rêve
était devenu une réalité ou plutôt notre principale activité. On était
partout… au bon endroit, au bon moment ! Peron,
Pompidou et Pagnol gagnaient le cimetière des éléphants. Giscard arrivait à
la barre. Serge july rêvait d’un Libération, version Jean-Sol
Partre à cent mille exemplaires ; on rêvait de mille revues à mille
exemplaires… Dans
les locaux du Front Culturel Révolutionnaire, rue des Cordelières, à
coté de l’Armée du Salut, on cosignait le n° 8/9 de BEUARK, un spécial
anti-censure, anti-militariste, de 54 pages réalisé collectivement et déposé
par 36 directeurs de la publication afin d’éviter les poursuites
individuelles. Parmi les responsables légaux, des célébrité comme Gilles
Deleuze, Serge July, Daniel Guérin, Michel Foucault mais aussi la fine fleur
des colporteurs de l’imaginaire comme Geranonymo, Le Petit Mickey
Qui N’a Pas Peur Des Gros, le Quetton, le Tréponème
Bleu pâle, Kanar, le Canaille, Rémy et beaucoup d’autres
activistes anonymes…
A
Avignon, Pierre Georges, le chroniqueur du Monde, nous offrait deux
colonnes dans le grand quotidien du soir, la notoriété et la reconnaissance,
le temps d’un festival. L’après-midi, au marché hippy au pied des
remparts, le soir, Place de l’Horloge à l’heure de la Mauresque, les
ventes explosaient… Le
phantom of the paradise de Brian de Palma goinfrait chop-suey et chop-sui
dans le Chinatown de Polansky puis faisait la queue pour voir Emmanuelle.
La démocratie s’installait de nouveau en Grèce et au Portugal. Au
grand rassemblement du Larzac, torse nu sous un soleil de plomb, on assistait à
la tentative de caillassage de François Mitterand par une trentaine de
marxistes-léninistes, ivres d’Humanité Rouge. Le député de la Nièvre
était évacué en tracteur par le service d’ordre paysan dans l’indifférence
générale… On
avait soif, l’été était chaud, les prisons se mutinaient, l’été était
brûlant !!! L’automne
démarrait à tout berzingue. On participait à Pulsation, le supplément
poétique de l’Or Vert, journal d’écologie libertaire, puis à Kanar
n°3-4, défenseur des radios libres en mer du nord et de Radio Caroline en
particulier… On
s’offrait ensuite une expédition totalement bordélique au Théâtre-Poème
à Bruxelles en compagnie du Canaille et du Crayon Noir, deux
revues amies, avant d’adhérer à l’Amicale Laïque des Petits Merdeux,
syndicat de la presse libre française, coopté par Yves Frémion, ancien
d’Actuel… On
collaborait au Canaille N°3, richement illustré par Aspic avec Apiniou-Falatoff,
Crispur et Barbare, avant de sortir après un an de boulot, la
Ballade d’Oiseau Somnambule, un Tréponème 3/4 que j’allais diffuser en
moto à Split et Athènes durant l’été 75. Le titre vivait encore quelques
mois. Un numéro commun sortait avec l’Estrassa de Rémy puis j’annonçais
l’auto-dissolution
du groupe dans un poème publié dans Libé le 2 août 1976 . L’aventure A Comme pouvait débuter … mais ceci est une autre histoire .
ÑyvjÅÑ
ÑyvjÅÑ
Automne
2005… Here
in the streets so merchandised…
des bribes de New York City Cops s’ échappent d’un auto-radio. Je
suis le seul à les entendre. Portables collés à la bouche, écouteurs vissés
dans les oreilles, des dizaines de cyber-zombies déversent leurs vies privées
sur le trottoir sans la moindre pudeur ou se réfugient dans un univers codifié.
Plus personne ne flâne, ne contemple ; il n’y a plus d’espace public
mais de simples couloirs de circulation. Il paraît que le Rock’n’Roll est
de retour, en tout cas c’est ce qu’affirment les médias spécialisés. Les
chaînes et les radios commerciales ont tellement usé les casquettes du Rap et
les strings de la télé-réalité qu’ils ont décidé de cloner les
Seventies. Les Strokes, un mélange du Velvet et des Kinks,
Marilyn Manson, le frère cadet d’Alice Cooper, laché dans un Rocky
Horror Picture Show en direct D’Abou Ghraïb,
PJ Harvey, l’arrière cousine de province de Patti Smith , Lucinda
Williams, une nièce disjonctée d’ Emmylou Harris, the Libertines, une fade
copie des Sex Pistols… Etre rock en 2006 ? Boff… ma gamine de 12 ans joue de l’accordéon chromatique ! French Touch ???
When
you got nothing, you got nothing to loose, you are invisible now…
la prose du prophète Rob’ Z carilonne toujours dans ma caboche. (
Bob Dylan: like a rolling stone ) Je ne suis pas devenu invisible mais tout
simplement anonyme ; cinquante sept au compteur, locataire for ever, du
mauvais coté du boulevard, latidude nord hiver. Vue sur cour : définitivement
marginal sans voiture et téléphone portable….Un luxe qui me protège de
cette vanité, cette vulgarité affichée comme le nec le plus ultra de la
modernité. Ma
promenade se termine. Je passe devant le café
Le Tournebride au 104 rue Mouffetard ; c’est là que Vince
Taylor, l’idole des blousons- noirs, finit pathétiquement sa carrière à
cachetonner pour trois bières et un fixe tentant un hypothétique retour dans
les remous de la vague Punk. Des gratuits déchirés bouchent les
caniveaux. Mon voisin de palier, ancien soliste de l’opéra de Kiev, torture
son accordéon, assis sur un bloc de béton. Sa musique sacrée pétrifie le Bobo
profane qui entend les orgues de l’Apocalypse. Les euros dégringolent dans
son escarcelle. On échange un regard complice. Je
quitte la Mouffe par la rue de
l’Arbalète. Des narguilés nacrés trônent dans la vitrine d’un café égyptien.
Une start up s’est installée sur l’emplacement d’un club échangiste qui
avait balayé l’école buissonnière,
le cabaret où plane encore le souvenir de René Louis
Laforgue. Pendant
vingt ans, je n’ai pas écrit une seule ligne, je ne supportais plus la
souffrance de l’écriture. J’avais saboté mon Rimbaud Warrior interne…
Depuis l’an 2000, j’écris de nouveau des poèmes, à dose homéopathique,
à l’ego sans plomb. John
Cassavetes a bien résumé la situation : … Vieillir
veut dire aussi perdre de plus en plus ce qui nous était promis quand nous étions
jeunes surtout l’inconnu…
ÑyvjÅÑ
Léon
Cobra arpente toujours le Quartier Latin et la vieille Sorbonne. Le
blafard docteur Charles a conservé derrière la Mouffe le petit appartement où
se déroulaient les réunions hebdomadaires du Tréponème et cultive son
potager dans l’Oise. Umberto
Pato est maquettiste et réside désormais en Normandie. Retour aux sources. Rémy
est ( ad vitam aeternam ) sculpteur sur bois en Provence. Aspic et Ric ont disparu à l’aube des années 80 ; s’ils lisent ces lignes qu’ils jettent un S.O.S. à l’amertume…
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