Cette
icône underground des années 1960 et 1970 raconte dans ses Mémoires ses
"hauts" rocambolesques et les "très bas" qui la menèrent
en prison. Le plan le
plus érotique qu'ait jamais tourné Eric Rohmer est celui d'une jeune femme
nue, de dos, sortant de la douche, une serviette enroulée autour de la taille.
Un homme a posé ses mains sur ses hanches et son front sur son ventre. L'Amour
l'après-midi, sixième "conte moral" du libertin
puritain traquant des hommes soumis à la tentation, est aussi le film le plus
connu de Zouzou, qui se souvient que Rohmer arrivait chaque matin à pied aux
studios de Boulogne en tenue de jogging, rougissait de timidité à l'idée
d'embrasser une femme et se délectait avec elle, tous les jours à cinq heures,
d'un thé avec gâteaux Chantilly : "Enfin une actrice qui mange !" Lorsqu'elle
tourne en 1972 ce film qui fit le tour du monde, scandalisa l'Espagne pudibonde
et suscita le délire à New York où elle repoussera les assauts de Warren
Beatty et dînera avec Andy Warhol, Zouzou est déjà une star. Le
bac en poche à 14 ans et demi, la môme Danielle Ciarlet a fait ses humanités
en blouson noir à la Bastoche, s'est inscrite au centre de formation artistique
de l'Académie Charpentier et, relookée par son premier amant, Jean-Paul Goude,
arbore jeans moulants, pulls de base-ball et coupe à la Louise Brooks dans les
rues chaudes de Saint-Germain-des-Prés. "Il me définissait comme un mélange
de Ginette Leclerc et de Marlon Brando. Faire de la gym m'avait donné un côté
masculin, j'étais sans poitrine, si je m'étais habillée comme Bardot,
j'aurais eu l'air d'un travelo !" Dotée d'un
culot d'enfer, celle que l'on a surnommée Zouzou à cause de son adorable zézaiement
met le feu chez Régine où elle twiste jusqu'à l'aube. Paris by night est à
ses pieds. Elle côtoie la bande à Vadim et fréquente les petits minets du
drugstore des Champs-Elysées, rencontre des poètes chez Gabriel Pommerand,
l'un des papes du lettrisme, fumeur d'opium.
Egérie des
sixties, Zouzou devient mannequin et chanteuse. C'est après avoir dansé la
bostella chez Castel devant les Beatles et assisté aux frasques nocturnes de
John Lennon qu'elle enregistre son premier disque. A la guitare, Jacques
Dutronc, du groupe El Toro et les cyclones ; au piano, Alain Legovic, futur
Alain Chamfort. Elle signe les paroles. Des trucs du genre : "Moi je
suis la fille du vent, Chaque jour j'ai un nouvel amant." Imite
Marianne Faithfull. Le second disque sera enregistré avec la bénédiction de
Donovan. Ce résumé
de vie ne rend pas justice à tous ses vertiges. La liste des amis de Zouzou
ressemble à un Bottin mondain branché : à cette époque, elle croise
Jean-Jacques Schuhl (qui, dans Rose poussière, la dépeindra "maigre,
blanche, froide, souriante, et scandant nettement ses paroles, zazou
zoulou..."), participe aux premiers dîners de cons, fraie avec les
Rolling Stones, échange un pull avec Brian Jones avec qui elle a une liaison.
Celui qu'elle appelle "le petit troll" est "un peu
speed"pour elle (drogue, alcool et magie noire), il pisse sur sa
concierge, la trouve "trop compliquée". Elle s'éloigne de lui
"pour ne pas sombrer". SUR LES
BARRICADES DE MAI 68 Castel est
un lieu de rencontres inespéré : elle y croise Bob Dylan qui l'invite à venir
s'allonger dans sa chambre et lui dit : "Je suis très amoureux de ma
femme, je n'ai pas la moindre idée derrière la tête, mais si quoi que ce soit
devait arriver cette nuit, c'est que cela était écrit." Irradiée par
les films à manivelle qu'elle tourne avec Philippe Garrel, dont l'un, La
Concentration, l'oblige à donner la réplique à Jean-Pierre Léaud en
barboteuse, Zouzou est propulsée déesse de l'underground français. Elle lit
Marx et les situs, monte sur les barricades de 1968. Et décroche, quand elle
comprend que la révolution vire à la kermesse : "Au début, j'ai
vraiment eu l'espoir que les choses changent, mais quand les syndicats ont
commencé à casser les grèves, j'ai compris que c'était foutu ! Je continue
à être utopiste, envers et contre tout !" La belle
vie continue. Helmut Newton et Richard Avedon se pressent pour la photographier.
Le second lui lâche ce qu'elle considère comme le plus beau compliment reçu
sur son physique : "Vous êtes comme Ava Gardner, vous pouvez passer en
deux secondes de monstrueuse à sublime."Après le succès de L'Amour
l'après-midi, Zouzou est prise dans un tourbillon. A propos de ce rôle,
d'ailleurs, elle rectifie un malentendu : "Le personnage est le
contraire de moi. C'est toujours les hommes qui sont venus me dire qu'ils étaient
amoureux, je n'ai jamais dragué personne ! J'ai toujours fui les hommes mariés
et je suis totalement hostile à l'idée de faire un enfant seule !" La voilà
donc "piégée" à Hollywood : "Je n'étais pas préparée.
Ma fragilité naturelle s'est creusée un peu plus, préparant le terrain aux
futures années de défonce." Schatzberg veut lui faire incarner Kiki
de Montparnasse, Jean-Pierre Rassam tente de monter avec elle un remake d'A
bout de souffle de Godard, Polanski derrière la caméra et Mick Jagger dans
le rôle de Belmondo. Sa carrière cinématographique s'emballe : elle est
partenaire de Patrick Dewaere, anti femme objet dans Lily aime-moi de
Maurice Dugowson, épouse de Gérard Depardieu, militante MLF dans La Dernière
Femme de Marco Ferreri. Si son rôle dans L'important c'est d'aimer d'Andrzej
Zulawski, au côté de Romy Schneider, est entièrement coupé, elle l'assume : "Un
cauchemar, à cause de la productrice qui me voulait dans des scènes érotiques.
Zulawski m'a protégée." Dans cet étourdissant
maelström de souvenirs que raconte Zouzou dans ses Mémoires, il y a "des
hauts et des bas, des très bas". A côté de sa soirée champagne avec
John Cassavetes, de ses nuits de crapette avec Alain Delon, de son amitié de
quarante ans avec Jack Nicholson "à qui j'ai fait découvrir le fromage
qui pue bien français", on découvre l'horreur d'un viol lors d'un été
à Juan-les-Pins, lorsqu'elle avait 16 ans, et les abominables années de dépendance.
Des pilules bleues, celle qui, gamine, pensait finir clocharde, est passée à
la seringue et aux braquages. Traquée par les stups, elle se retrouve à
Fleury-Mérogis. "J'en veux, dit-elle aujourd'hui, aux institutions
d'avoir mis tant de temps à aider les gens à s'en sortir. La drogue, c'est de
la merde !" Jean-Luc
Douin
Le Centre Pompidou a programmé une rétrospective de ses films du 21
janvier au 9 février 2004.
Biographie 1943 1964 1967 1972 1994 • ARTICLE
PARU DANS L'EDITION DU MONDE DU 22.11.03 |