LE CROCODILE

Pub situé rue Royer-Collard, près du Luxembourg.


Dans les années 70/75 c'était mon QG, j'y passais une bonne partie de mes journées et de mes soirées. Parmi les habitués, il y avait pas mal d'étudiants, de babas cool, de militants gauchistes, et aussi d'extrême-droite qui venaient de leur bastion, la fac d'Assas, mais tout se passait à peu près bien. A l'époque le Croco était ouvert de midi à 2h du mat et c'était un des rares endroits où on passait du rock. Les rencontres se faisaient facilement et les discussions tournaient principalement autour de quatre sujets de prédilection :
- la drague
- les joints qu'on allait rouler dans les toilettes et qu'on allait fumer dans la rue Royer-Collard. Quelques instants après, on revenait, les yeux allumés, déclenchant l'envie de certains et les haussements d'épaules des autres. Il y avait beaucoup de cinéma autour de ça et c'était un argument de choix pour draguer les nanas.
- le rock, avec des discussions sans fin sur le dernier Pink Floyd ou bien sur les mérites comparés de Jerry Garcia et d'Eric Clapton.
- la politique, pour le groupe de militants gauchistes qui se retrouvaient là.
Du Croco, on allait souvent à la "Contre" (place de la Contrescarpe) et à la Mouffe (rue Mouffetard) ou encore à St Michel ou à Buci (le "Quartier")

Le patron : Monsieur RUBENS, personnage très pittoresque, assez âgé, grand et digne, d'allure gaullienne, qui avait une Bentley qu'il sortait pour les grandes occasions, mais qui venait habituellement en 4 CV. Et Madame ALLEC, sa maîtresse, qui tenait la caisse et mettait les disques.

Les barmen : SRIA (Ali), JEAN-FRANCOIS, MAXIME.

Les habitués : BARNIER - PETIT PAUL, qui était plutôt grand - Jean-Michel AUCLER, photographe - Eric DESACHY - Frédéric LEBAUPIN, qui possédait un bel appart à côté, rue St Jacques, avec un lit immense, où il vivait avec GENEVIEVE - OPHELIE, une blonde assez allumeuse - Philippe DE COLBERT : C'était la bande "historique" du Croco. Tous les samedis soirs, ils se retrouvaient au Petit Pont, en face de Notre Dame, à la recherche d'une "galère", c'est-à-dire d'une fête. Par la suite, celles-ci eurent souvent lieu dans le nouvel appartement de Frédéric Lebaupin, rue Sainte Croix de la Bretonnerie.

  CLAUDIE, mannequin blonde, junkie et lesbienne et sa copine FANFAN - La petite MANU - Patrick JORDENS - DRIDDA - DENIS - Maryvonne LE BRETON, la fille de l'auteur de polars - CHRISTIAN qui venait draguer au volant de sa MG - VALERIE / NADIA, que j'ai retrouvée plus tard avec Philippe PIANI - MONICA, hollandaise timide aux cheveux roux très longs - CATHERINE, belle fille sympa qui avait une cicatrice sur le visage suite à un accident de voiture - Pascal DE CECCO - Patrick GALLIEN, grand bab's qui venait de Créteil ainsi qu'ALEXANDRE - SYLVAIN - Philippe ABDEL KAID, qui habitait rue Dauphine avec ULLA - Bernard BACOS (c'est moi !) - Maurice GROS, un de mes meilleurs potes, motard et compagnon de drague - Marie-Do et Marie-Anne MAISON - DOMINIQUE / ALEXANDRA, qui était à l'école chez les bonnes soeurs et venait se dévergonder au Croco - Anne MISES, qui nous invitait à des fêtes chez elles près des Invalides, décédée depuis - MICHELINE, juive pied-noire très jolie et très sympa - Stephanie HALL, ma petite amie anglaise - (Jean-)Louis SKORECKI (NOAMES), avec qui je passais pas mal de temps à une époque, et qui a été ensuite chroniqueur télé à "Libé" - Armand et René GUIARD - Anne PAUMELLE, que j'avais connue chez les Minets et que j'ai retrouvée très bab's, défoncée et pratiquant l'amour libre - Olivier COSSARD - CATHY - Petit GERARD - Vianella SULLI - FABRICE, fils de diplomate qui habitait à côté et qui roulait en Jaguar - MAXIMILIENNE et ses 'hot pants' ! - SHEHERAZADE - BARBARA, amie de JEAN-MAURICE, avec CHRISTIANE et GERARD - JEAN-FRANCOIS, qui travaillait à la FNAC et qui nous fournissait en disques - Marc AMIOT, qui fit courir le bruit qu'il avait été mangé par un crocodile lors d'un voyage en Afrique ! - JEAN-CHARLES DOMEL, un bon copain toujours bien approvisionné en dope - HERMANN, suisse allemand éclaté - Elisabeth HIRSH - Tania SAMSONOFF (décédée) - Frédérique GARCIA - AHMED (HO-CHI-MINH), qui faisait le portrait des habitués (ils sont encore sur les murs)

Les militants : MAXIME - PATRICK le Corse - Un grand Gaucho barbu toujours imperturbable dont j'ai oublié le nom - YANNICK, insupportable play boy prétentieux qui jouait les gauchistes pour draguer, se disant de la "Gauche Prolétarienne" au volant de sa Triumph - PATRICE dit "LE CHE" qui était en fait un militant d'extrême-droite (!), ainsi que BENOIT, de la fac d'Assas.
Il y avait bien entendu une sorte de rivalité entre les militants et les babas, les premiers reprochant aux seconds de ne pas s'occuper assez des problèmes du prolétariat et de trop aimer le rock, musique futile et impérialiste à leurs yeux. Mais ça n'allait pas plus loin que ça et l'atmosphère était plutôt bon enfant.

Jeff ZIMMERMANN, bel Américain aux cheveux gris, qu'on vit sur pas mal de pubs, et qui vivait au premier étage avec Manou GOURARY - Amanda FITZALAN-HOWARD, une amie anglaise et Christine PLOYE - Veronica COURAGE et RUTH - ETIENNE, un antillais qui travaillait à la télé - Jean-Louis BARRIE - NORBERT - FERNANDO - MIRKO, qui de temps en temps se mettait à hurler "à la slave" (je ne me souviens pas s'il cassait aussi les verres) - ROGELIO, un portugais très sympa qui travaillait dans le showbiz - JEAN-CLAUDE TURINI : "un magnifique barbu qui habitait dans une chambre d'étudiant au centre Sarrailh au métro St Michel. Il faisait des études de philo, de la natation au PUC et parfois des photos de mode.". Il m'a proposé des rôles de figurant "hippie" et c'est comme ça que je me suis retrouvé dans un roman photo pour Télé-Poche avec SYLVIE VARTAN, "Sylvie Blonde et Magie Noire" ! -
Ali GHANEM, réalisateur de cinéma ("Mektoub") - Anne TARDIEU - DOMINIQUE, mannequin homme - Les jumeaux, VERONIQUE (ZEBULON) et BERTRAND - PHILIPPE le JAPONAIS
Patrice BLANC-FRANCART, l'animateur du Pop Club, qui habitait au dessus, mais qui venait rarement au Croco - ANANAS, un ouf total qui faisait tous les soirs la tournée des bars, du Mother Earth aux Halles au Crocodile, en passant par Montparnasse, St Michel, etc.... On l'avait surnommé ainsi parce qu'il nous vantait les bienfaits du jus d'ananas ! D'ailleurs on ne savait pas trop à quoi il marchait… Un jour il m'a invité dans une super fête chez un nommé Renan, dans un hôtel particulier du 16ème.


Manu


Maurice


Bernard


Eric Desachy,
le beau ténébreux


Dany, Daphné, Manu et Marc au Luxembourg, fév 75


Valérie / Nadia


Patrick Jordens


Jean-Michel Aucler

Armand Guiard, Patrick Jordens et Cathy, 1972

Olivier Cossard 73

Plus de 40 ans après, cet endroit n'a pas changé, c'en est fascinant, les propriétaires ont changé mais ils ont gardé le même décor. Seule la clientèle est différente : étudiants venant séduire leurs nanas (la disposition des tables et des sièges facilite les rapprochements), jeunes Allemands arrivés là par le bouche à oreille...

Les disques qu'on entendait le plus souvent au Croco :
Santana, Joe Cocker 'Mad dogs and Englishmen' , Graeme Alwright, 'Led Zeppelin II' "Whole lotta love", 'Get yer ya yas out' des Stones, James Brown 'Live at the Apollo vol 2', Ike & Tina Turner live avec 'Proud Mary', Chicago Transit Authority, Beatles 'Abbey road', Bob Dylan 'Nashville Skyline', Plastic Ono band "Live in Toronto" (sans les hurlements de Yoko), Donny Hattaway live, Rare Earth 'Get Ready', ... ...


Les annexes du Croco :
  • Le Piano-Vache, rue Laplace
  • La Buvette du 5ème, rue des Fossés St Jacques, dit 'chez l'Anarcho' : au départ un authentique 'Bougnat' avec ses salles en enfilade où on fumait des joints, qui fut repris par une sorte de coopérative de gauchistes sympas. C'est aussi là que se formait ou se reformait la moitié du Syndicat de la Magistrature ! Maintenant c'est devenu un restau classique.
  • En poussant plus loin, la Contrescarpe et la Mouffe, où nous traînions souvent.

Le bas de la rue St Jacques, avec :

  • Le Petit Bar, rue du Petit Pont (aujourd'hui disparu)
  • Le Polly Magoo, avec ses sièges de métro, il était difficile de s'y faire une place tant tout le monde était entassé, fréquenté par beaucoup d'Américains. Aujourd'hui, il a rouvert un peu plus bas, plus grand, mais ce n'est sûrement pas la même ambiance !
  • Le Cloître, avec ses joueurs d'échecs, le Who's, bar musical.

CLAUDIE

Claudie RAUZY, belle blonde diaphane aux yeux clairs, avait débarqué à Paris de son Alsace natale à la fin des années 60 et avait très vite commencé une carrière de mannequin. Beaucoup de choses lui étaient arrivées en même temps, de l'argent, des fêtes et des rencontres comme celle de Toby, l'un des top models les plus en vogue alors. Comme beaucoup de gens qui gravitaient dans ces milieux, elle avait commencé à se défoncer, et s'était assez vite mise à l 'héroine, on était alors en plein sous l'influence du film "More" de Barbet Schroeder et de son romantisme autodestructeur. A cause de toutes ses histoires de dope, sa carrière évoluait en dents de scie, elle manquait des rendez-vous ou arrivait complètement défoncée.

Je l'avais rencontrée au Crocodile, un bar situé près du Luxembourg où se retrouvait toute une bande de hippies et d'étudiants. A l'époque, je suivais de vagues études et étais sur le point de basculer dans la marginalité, "Tune in, drop out, turn on !", comme disait Timothy Leary. Claudie nous invitait souvent à venir fumer des shiloms en écoutant les Pink Floyd, dans le studio qu'elle partageait avec une amie près du Val de Grâce. Elle était habillée très "hippie chic", avec des tuniques indiennes et des pantalons en velours, et se moquait gentiment de moi parce que j'avais un style un peu trop "straight" à ses yeux, j'étais encore dans ma période intermédiaire entre minet et baba.

Puis elle travailla de moins en moins, quitta son studio, et se mit à habiter dans les divers hôtels de junkies du quartier, comme l'Excelsior rue Cujas. A l'époque, l'héroine marseillaise de la "french connection" inondait Paris. Je n'y touchais pas, mais comme j'étais assez lié avec Claudie, j'étais souvent dans sa chambre d'hôtel, où c'était un spectacle hallucinant, warholien, on se serait cru au Chelsea de New-York : tout le monde allait de chambre en chambre pour trouver sa dose et se shooter. Il y avait là une autre Claudie, brune, véritable zonarde, fille perdue venue du sud de la France qui partageait la chambre du dealer le mieux approvisionné du moment, comme Bébert ("le bourrin à Bébert, y'a pas mieux !", disait-il pour vanter sa marchandise), ou bien encore " le Roumain " , dont la moitié des dents manquait à l'appel. Les deux Claudie se shootaient souvent ensemble, et elles me regardaient, allongées sur le lit en me disant " si tu savais ce qu'on est bien !", mais ça ne me tentait vraiment pas, j'avais horreur des piqûres et je préférais m'en tenir aux joints et aux trips d'acide. Quand il y avait une descente de police, c'étaient des dizaines de seringues qui étaient balancées au fond de la cour. C'était parfois sordide, mais en même temps touchant, bohême et gai. J'avais fait découvrir à Claudie le premier album du Velvet Underground, et elle passait " Heroin " religieusement, en se faisant son fix. On écoutait aussi souvent le premier Soft Machine, avec la pochette originale " qui tourne ". Elle vivait avec Fanfan, une grande lesbienne brune très gentille, assez masculine, qui était folle amoureuse d'elle, et qui était capable de tout pour elle, comme de passer des heures à chercher de la dope alors qu'elle-même n'en prenait pas. Pour cela, elles allaient au "quartier", c'est-à-dire rue de Buci, où tous les soirs vers 19 heures les junkies s'attroupaient, puis disparaissaient à mesure que les dealers arrivaient.

J'ai revu Claudie quelques années plus tard, elle travaillait à l'hôpital Sainte Anne (!), et nous avons cherché de la poudre ensemble avec Pacadis que nous avions rencontré au restau FFH, rue d'Assas. Et j'ai recroisé Fanfan, elle reproduisait le même schéma avec une autre femme, cherchant de la dope pour elle à Buci !