LES MINETS DES CHAMPS

(1965 - 1969)


moi, en 1967 C'est comme ça que j'ai commencé ma carrière de branché vers 1965. Les minets, qu'on appelait aussi parfois les 'blousons dorés', se réunissaient surtout le jeudi après-midi (à l'époque c'était le jeudi et pas le mercredi), et le samedi soir, c'est-à-dire quand il y avait des boums. Le grand sport était de s'échanger des adresses de soirées et de s'incruster en disant "je viens de la part d'Untel...". La plupart du temps ça marchait si on avait un tant soit peu le look, car les gens n'étaient pas trop méfiants à l'époque. Mon record fut de 15 adresses pour un même samedi soir ! Un grand classique était d'envoyer les gens dans une "super soirée au 22, quai de la Rapée", où se trouve en fait... la Morgue de Paris !

Faire partie d'un rallye était un bon plan pour les garçons : en effet, c'étaient toujours les filles qui recevaient ! Je faisais partie du Rallye Antoine-Favas, plutôt modeste par rapport à d'autres, mais je me souviens de soirées très réussies en costard et robe longue, dans de super apparts ou des endroits prestigieux comme l'Hôtel de Croy, boulevard Raspail. Un des rallyes les plus connus de Paris était le Michard-Pélissier

 


Soirée de rallye à l'Orée du Bois, 1966
(Copyright Patrick Dosch)

Les minets du 16ème, du 17ème et de Neuilly se retrouvaient sur les Champs : c'est là que fut formée au début des années 60 la première bande 'historique' du Drugstore. Rappelez-vous 'Les Playboys' de Lanzmann et Dutronc : "Je n'ai pas peur des petits minets qui mangent leur ronron au Drugstore..". Ont fait partie de la bande du Drugstore, entre autres : Gilles Sinclair, la "mascotte", Ronald Méhu, le futur Ronnie Bird, un des rockeurs français les plus respectés, Serge Kruger, Zouzou, François Jouffa, Jean-Bernard Hébey (futur RTL), Boris Bergman, Gérard Manset, Guy Senghor, Marc Zermati, Frédéric Pardo, Fabienne (future Shine), Nicole Laguigné, Margaret (future Clémenti), Michel Taittinger, Benoît Jacquot, Martine Simonet, Marc Porel, le fils de Francois Perrier qui a malheureusement disparu trop jeune, Jean-Marie Perrier, le photographe de SLC, Patrick Dosch, Anne-Marie Santoni, Patrick Legros-Gisors, Thierry Mendès-France, Aldo Bucci, Jean-Guy Gingembre, Omar Blondin-Diop, Sonny, François Duprat, Patrick de Mari, Jean-Louis Bacri, Marcel Chekroun, Bernard Schalscha, Jean Francois Guerin, Jacques Resnikoff, Didier Lluis, Marielle Evgrafoff, Jacques Nortier, Alain Illido, Marc Le Poulennec alias Patrice Fabien ...

Martine Simonet à propos de sa rencontre avec Benoît Jacquot, avec qui elle vivra plusieurs années : "On était les deux du 17 ème. Moi je débarquais de province et quand le samedi tout le monde se déplacait au Cherry Lane (boîte à St Germain), je croyais qu'on allait Chez Rilène et je me disais Elle est incroyable cette fille qui invite tout le monde !!!
Benoît Jacquot parle de la bande du Drugstore dans cette interview

Plus bas sur les Champs et aux alentours, il y avait le New Store, le Drug West et le Pub Renault. Moi je faisais partie de la bande du New Store, celle du Drugstore affichant complet. Les boîtes à la mode étaient le Relais de Chaillot et le Club Pierre Charron, ouvertes le jeudi après-midi. Le Mimi Pinson, dancing populaire des Champs habituellement fréquenté par des personnes d'âge mur, changeait parfois de nom pour s'appeler le 'TOP TEN', afin d'attirer la clientèle des minets. On put quand même y voir en 1965 Chuck Berry, le Spencer Davis Group avec Stevie Winwood, ou encore Vigon, le 'James Brown marocain' (qu'on a retrouvé en 2012 dans "The Voice" sur TF1 !!). La Locomotive, à Pigalle, programmait les derniers groupes anglais comme les Who ou les Pretty Things. 

Je me souviens aussi des boums bien convenables du dimanche après-midi à l'église Américaine, avenue Marceau. Un autre lieu de rendez-vous était le Scossa, place Victor Hugo, où les minets se donnaient rendez-vous le dimanche matin après la messe pour se raconter leurs soirées de la veille. D'autres bandes, plus âgées, se retrouvaient place du Trocadéro, en particulier chez Carette. Bien sûr, la motivation principale de tout ce petit monde était la drague, même si les filles qui 'couchaient' étaient rares, la libération sexuelle n'en était qu'à ses débuts ("Mettez la pilule en vente dans les Monoprix, chantait Antoine).

J'étais au lycée Janson de Sailly, et la plupart des filles de la bande étaient à Molière :
Martine Aelion, qui nous recevait chaque jour dans le duplex de ses parents rue de Boulainvilliers.
Perrine Marcel, chez qui fut ma première boum, rue de la Pompe, son amie Bénédicte Hourdé un peu déjantée, et son frère Philippe qui travaillait chez Gudule à Saint-Germain, et qui était copain avec Christian Laurella. Un soir, celui-ci amena sa soeur beatnik au look Juliette Gréco dans une boum chez Martine : elle y fit halluciner tous les minets présents !
St Germain des Prés était le quartier qui fascinait : une simple adresse de boum là-bas faisait se déplacer toutes les bandes des beaux quartiers. Le mythe de l'existentialisme des années 50 était encore bien vivant, et celui des beatniks commençait au square du Vert Galant et chez Popov rue de la Huchette. Un soir d'été, nous étions chez Nicolas de Beer dans le 17ème, et Perrine partit à St Germain avec son petit copain du moment, Jean-Bernard, avec des mines de conspirateurs : 'Mais qu'est-ce qu'ils sont allés faire ? - chercher de la Marijuana'. Ils en revinrent 2 heures plus tard avec un sachet de ...thé !

Olivier Dassault avait formé un club et organisait avec Jean-Luc Léon et Antoine Lefébure des boums le jeudi après-midi dans le palais de son grand-père, porte de Passy. Hélas, à la suite d'une bagarre entre deux minets, l'expérience fut interrompue prématurément.


Un petit reportage vidéo sur les Minets, présenté par Bernard Bacos, avec la participation de Dick Rivers, réalisé par Julien Fontaine et Jean-Rémi Galinon.

 

 

Et aussi Philippe Ratton, qui avait une moto et qui tombait toutes les nanas (je lui en ai voulu car il m'a piqué Anne Paumelle !), Daniel Sadoun, Frédérique de Gravelaine, Dominique Pilon, Jean-Michel Muller le playboy, Vincent Bertomeu avec qui j'étais scout, Laurence Grumbach, que j'ai revue ensuite à la fac de Nanterre, puis chez les punks, Béatrice Graziani, Pascale, Aude, Gilles Nahon, Marc Ferré, David Lévy, Vincent Bolloré (!), Bénédicte Huguier, Gérard Anceau, Francois-Paul Rossi, Laurent Breyton (le plus underground d'entre nous), Denis Page (il était plus âgé, se prétendait étudiant en médecine, et on ne savait pas trop s'il était là pour les filles ou les garçons... Par la suite il fit partie du service d'ordre des concerts KCP), Marie-Paule Hugo,

 

 

Jean-David Curtis : je lui ai fait connaître "On the Road again" de Canned Heat en 68 et on s'est retrouvés quelques années plus tard chez Fanfan, dont nous avons été tous les deux les amants
Les frères Vautrey, Michelle Marcus et son frère Pierre le playboy de Janson, Isabelle Bourgeois du 17ème, Anne Paumelle dont j'étais très amoureux et que j'ai retrouvée quelques années plus tard chez les babas, Richard Pinhas qu'on voyait souvent au Scossa place Victor Hugo avec sa coupe à la Dylan /Hendrix unique à Paris, François (Janus), Denis ....

L'Elysée Store, où Robert Bonnardot retrouvait Boris Bergman. Le Stella, le Cromwell (aujourd'hui un McDo), avenue Victor Hugo

La bande du Drugwest avec Dany Bravo, Denis Page, Patrick Clerc, Arnaus Leys, Olivier Duwall, Chantal Bryman, Michèle Danot, Patrick de Clermont-Tonnerre, Solange Lafon, Philippe Ryes, Aline CastelL, les frères Dupeyron, Dominique & Catherine Lafon, Georges Nedjar, et bien d' autres...

Il y avait un parallèle évident entre les minets et les mods anglais, bien que ceux-ci venaient davantage des couches populaires et qu'il n'y avait pas en France des batailles rangées comme celles avec les rockers sur les plages de Brighton (voir le film Quadrophenia). Nous vivions à l'heure du 'Swinging London', attendant le prochain Beatles, Stones ou Yardbirds comme un évènement d'une importance considérable. Toutes les semaines, j'achetais le Melody Maker au Drugstore, le seul endroit de Paris où on pouvait le trouver. Je lisais aussi Disco-Revue, de Jean-Claude Berthon, qui a immédiatement remplacé 'Salut les Copains' dès que je l'ai connu. De temps en temps, j'allais de l'autre côté des Champs à 'Lido Music' ou à 'Sinfonia' où on pouvait écouter les 45 tours de Left Banke sur Smash ou the Association sur Valiant en import US. Et le soir j'écoutais Radio Luxemburg anglais sur 208, avec Jimmy Saville, puis les radios pirates installées sur des bateaux au large des côtes britanniques comme Radio Caroline (avec Emperor Roscoe qui vint sur RTL en tant que Président Roscoe, république oblige) ou Radio London qu'on captait mieux à Paris (John Peel y fit ses débuts avec son émission Perfumed Garden où il passait le Velvet Underground avant tout le monde).

Dans nos boums, comme en Angleterre, c'était le Rythm'n'Blues qui régnait en maître : Otis Redding, Wilson Pickett, James Brown, Aretha Franklin, Tamla-Motown, et les albums mythiques de la série 'Rythm'n'Blues Formidable' chez Atlantic, avec une face rapide pour se remuer et une face lente pour emballer. Le jour où Otis Redding est mort dans un accident d'avion en 67, tous les minets étaient en deuil.  Un site sur le Rythm'n'blues, la musique des Minets, lointain ancêtre du R'n'B des années 2000.

Il y avait quand même une certaine forme de délinquance (on ne parlait pas de 'blousons dorés' pour rien), mais ça n'allait généralement pas plus loin que quelques sacs de filles vidés lors des boums du jeudi après-midi ou une petite bagarre de temps en temps sur les Champs, rien à voir avec ce qui se passe maintenant. 

Les débuts du psychédélisme en 67, puis mai 68 bouleversèrent complètement le petit monde des minets. Une partie d'entre eux se maria et se casa pour devenir de bons petits bourgeois, une autre se tourna vers le militantisme (il est à noter que parmi ceux qui ont déclenché les évènements de mai 68 à la fac de Nanterre, se trouvaient plusieurs ex-membres de la bande du Drug), et ceux qui recherchaient l'aventure et l'exploration de voies nouvelles devinrent des hippies (on ne disait pas encore 'Babas'). Pratiquement du jour au lendemain, on vit d'ex-minets avec les cheveux longs et des tuniques indiennes, et cela parut tout à fait naturel tellement c'était dans l'air du temps, de la même façon que les Beatles, les Who ou Traffic avaient laissé tomber leurs costards 'mods' pour des tenues hippie. Je revis par la suite beaucoup d'ex-minets devenus des dandys psychédéliques dans des endroits comme 'La Bulle' ou la Coupole.

Après 68, subsista une nouvelle espèce de minets, plus populaire, composée surtout de jeunes employé(e)s de bureau, qui se retrouvaient au 'Roméo Club', discothèque du boulevard St Germain : on les reconnaissait facilement à leur coiffure toute en hauteur, longue sur la nuque, et leurs costards cintrés 'Jean Raymond' avec des épaulettes. Un des seuls points communs avec la génération de minets précédente était le fait qu'ils dansaient sur du Rythm'n'Blues, et particulièrement Jaaaames Brown, Mr Dynamite !
Georges V. : "J'étais un minet costard Jean Raymond et Weston aux pieds et je fréquentais avant 1971 le Kiss club, le Saint Nicolas, le Palladium, le Week end club et le Topers, boîtes rythm and blues et soul a 100 pour 100, puis de 71 a 73 le Romeo club tous les soirs et un peu le Wonder club et la Casita puis après 73 le Kilt. J'étais et je suis toujours fan de James Brown mais à partir de 73 il a été remplace par Barry White. Je ne frequentais pas les gens dits rock ou hippies mais l'autre tendance que l'on retrouve dans le livre de Vincent Sermet"

Pub Clark's

La mode des minets :
Les vestes cintrées de chez Renoma ou de chez Mayfair, une ancienne boucherie de la rue de la Pompe transformée en boutique de fringues pour minets, tenue par Charly Glenn, avec Sam.
Les gabardines bleues ou vertes, style couvent des Oiseaux, avec la ceinture en martingale, puis les impers Burberry's crème, avec parfois la doublure à l'extérieur. Les pulls en shetland (s'arrêtant au nombril, avec jacquard pour les filles), les jeans de velours "milleraies", les chemises Oxford, les mini-jupes, les kilts, les mocassins Weston (avec la pièce de un penny dans la boucle), les Clarks, les Ray-Bans, les casquettes de "public school" anglaise avec les deux bandes jaunes...
Les cheveux mi-longs avec la raie sur le côté pour les garçons, les cheveux longs avec frange / raie au milieu pour les filles.

  Des boots comme Ringo

   
Habillé ... ou décontracté
!

ON S'EST BIEN AMUSES !

 

A lire et à voir : La bande du Drugstore de François Armanet (Denoël)

Le film retrace assez bien l'ambiance de l'époque, avec sa mode, sa musique (Otis Redding, Aretha Franklin, Cream, Easybeats), ses trafics de shetlands, avec même une bagarre au "Relais de Chaillot". La "bande du Drugstore" n'est là qu'en référence, aucune scène ne s'y passe, mais on en parle tout le long du film. Le scénario est assez banal, une histoire de drague, avec des côtés plutôt romantiques, mais reflète les préoccupations des minets. Ce n'était pas encore une période où l'aventure était au coin de la rue.

 

Dans Rue des martyrs, Patrick Eudeline évoque largement les Minets et le Drugstore, à travers l'histoire de Jérôme, un minet qui vient d'un milieu défavorisé, qui veut faire du rock et qui signe un contrat pour faire de la variété. A noter que le livre parle plus de la bande du Drugstore que le livre du même nom.

Résumé : 
1966. Jérôme, minet de dix-sept ans, a le rock dans la peau. Un premier contrat signé dans une maison de disques devrait lui ouvrir les portes de la gloire. Il a deux amis, qui sont un peu ses doubles : Chouraqui, né avec une cuiller d'argent dans la bouche, et Gudule, soeur-amante. Hélas ! Ce n'est pas si facile d'être une star de la chanson. Des seventies à l'an 2000, du Drugstore au Palace, du jerk au punk, des Beatles à Bowie, de la pleine lumière à l'ombre backstage, de l'éternelle jeunesse au sexe triste, en mémorialiste d'un temps qu'il connaît mieux que personne, Patrick Eudeline fait défiler les époques musicales comme les stations d'un chemin de croix : icône underground des sixties, Jérôme perd tout, et finit par disparaître, énigme restée entière pour ses contemporains. 
Jusqu'à un certain jour d'octobre 2008 où ce fantôme du show-biz revient. Qui va-t-il hanter ?. 

Mes impressions : 
J'ai acheté "Rue des Martyrs" dans la rue des Martyrs, comme il se doit, à la librairie "L'Atelier" ! 
J'ai aimé, comme tout ce qu'écrit Patrick, meilleur que "Soucoupes Violentes" qui m'avait un peu déçu, on retrouve le niveau de "Dansons sous les bombes". Et en tant qu'ancien minet, je ne pouvais pas être indifférent à cette histoire , il y a de très bons passages, avec le souci du détail qui caractérise le style de Patrick. Quelques petites erreurs de chronologie, mais sans gravité. 
L'histoire de Jérôme dégénère assez vite et la dernière partie est noire, désepérée, Patrick force un peu le trait, ça manque de nuances, les années 90-2000 sont décrites comme un enfer absolu, et Internet comme de la merde. Je ne suis pas d'accord avec cette vision, on peut trouver le meilleur et le pire sur Internet. Et les rencontres qu'on y fait ne sont pas uniquement "virtuelles", il y a de vrais gens derrière, et on peut faire leur connaissance, je me suis fait plusieurs amis comme ça, depuis une quinzaine d'années que je suis sur le net, que je n'aurais pas rencontrés autrement. L'histoire de la libraire qui a ouvert une page Myspace et qui est contente quand un "ancien" laisse un commentaire m'a bien amusé.

 

 

 

 

 


Christian EUDELINE Anti-yéyé : Une autre histoire des sixties (Denoël)