LES HALLES


Pendant une grande partie des années 70, j’ai vécu à proximité du quartier des Halles et j’ai suivi ses transformations successives. 

En 1973, j'ai quitté le 16ème arrondissement pour un petit studio dans le 2ème, rue St Marc, entre la Bourse et les Grands Boulevards. C’était un quartier de bureaux, assez animé dans la journée, plutôt calme le soir, à 10 minutes de la Place des Victoires et des Halles, alors en plein chantier. J'allais souvent au Bouillon Chartier, rue du Faubourg Montmartre, on y mangeait correctement pour pas cher.

Tout près de là, il y avait la Galerie Vivienne, un de ces passages couverts parisiens qui exhalent un parfum si balzacien venu tout droit du XIXème. C’est l’un des plus grands et des plus beaux, avec de vieilles librairies, un salon de thé et d'autres boutiques. A l’époque, il tombait un peu en décrépitude, et  un comité avait été monté pour défendre ce lieu, mené par  Huguette Spengler, une femme brune assez âgée, artiste, raffinée, avec beaucoup de charme et de style, et qui était l'amie d’Alain Pacadis, qui la soutenait dans ses articles dans "Libé".

Avant d'habiter dans le quartier, quand les pavillons Baltard existaient encore, je me souviens des incroyables soirées psychédéliques qui avaient lieu en 70/71 tout en haut de la Bourse du Commerce, rue de Viarmes. On pouvait y voir des groupes de rock comme les Crouille-Marteaux avec Jean-Pierre Kalfon, PLANETARIUM, ou les représentants du Free Jazz Parisien. C'est même là que je pris mon premier acide.

J'ai donc suivi le chantier des Halles mais comme je n'étais pas au courant du programme des opérations, j'ai découvert au fur et à mesure le RER, le Forum, Beaubourg... C'était aussi l'époque où je passais une bonne partie de mon temps à Londres. 

Pendant les travaux, c'était un territoire en friche, et quelques pionniers et entrepreneurs ont pris le risque de s'y installer, ils n'ont pas du regretter leur investissement par la suite !

Je passais souvent rendre visite à Daphné dans sa boutique rétro « l’Ange Bleu », rue de la Cossonerie, sur la petite place qui se trouve maintenant en face de l'entrée Pierre Lescot du RER. C'était une belle fille très sympa à queue de cheval, brune avec des yeux verts magnifiques et qui aimait beaucoup les rockers. En fait, il y avait trois Daphné "connues" à Paris en ces temps-là : celle de l’« l’Ange Bleu », la « grande Daphné » qui s'était fait tout le monde et qui a inspiré Copi pour sa pièce "La Tour de la Défense", et la « petite Daphné » Massenet, la seule à s'appeler vraiment Daphné, d'ailleurs ! De temps en temps, c’était Nathalie du Roscouët qui tenait la boutique. J'ai revu Nathalie en 1981 en Jamaïque (le monde est petit), elle travaillait sur le film «Country Man », et nous avons passé quelque jours dans une superbe villa sur les hauteurs d'Ochos Rios. Et nous nous sommes retrouvés 25 ans après, en septembre 2005, à une fête chez Jean Rouzaud !


Joël et Catherine, 1977

A côté de l’« l’Ange Bleu », je prenais le café à la terrasse des 3 Maillets, en compagnie de Joël, un glandeur, beau gosse un peu gigolo, à voile et à vapeur. Il a fini par s’installer rue Quincampoix avec Catherine, une ex-groupie qui m’appelait « ma conscience » quand elle était bourrée dans les concerts rock de l’Olympia ! Dans le juke box, on écoutait sans arrêt le «Little Queenie » des Stones ou les premiers Barry White ou Bohannon. Il y avait souvent là aussi un vieux révolutionnaire dont le curseur était resté bloqué en 1968 et qui répétait sans cesse « Ca y est, je le sens, les temps sont mûrs, ça va exploser, le grand soir est proche ! ». Je suppose qu’il attend encore... Le St Magloire St Denis et le Golem rue Quincampoix étaient les point de rendez-vous des gauchos du quartier. Il y avait aussi non loin le café des «Deux Saules », au croisement de la rue St Denis avec la rue Rambuteau. Je rentrais souvent tard le soir à pied en passant par la rue St Denis, j'avais donc l'habitude de croiser les prostituées, leur présence et le passage incessant rendaient finalement le quartier assez sûr quelle que soit l'heure.

Le MOTHER EARTH'S, rue des Lombards fut un des premiers endroits branchés des Halles, style underground américain baba cool, dès 1973, quand le quartier n'était qu'un immense chantier et qu'il y avait encore le trou à la place de l'actuel Forum. Les tables étaient très rapprochées, il y avait une cave, les gens étaient les uns sur les autres, avec des coussins partout, quelques joints tournaient parfois, et c'était très sympa !

Y travaillaient : POLLY (la patronne) - Victor HENDERSON, un noir américain qui était chanteur de Soul et qui sortit quelques disques. Il se produisait parfois au Broadway Melody, dans la rue de la Ferronerie - ANITA - DAVID - DOUGLAS, grand viking américain qui fut aussi portier au Sept et qui faisait fantasmer les homos même s'il ne l'était pas - JEAN-MARIE, très baba cool avec ses longs cheveux blonds en queue de cheval
Les habitués : BAUDOUIN - HUGUETTE, qui fut ma petite amie pendant quelques semaines en 1974 - BERNARD et LUCIE, amis de Maria SCHNEIDER. Ils habitaient rue à côté St Denis, et recevaient leurs amis. Je les ai beaucoup vus l’été 74, avant de partir vivre quelques mois à Londres – PAOLO, brésilien aux cheveux gris, qui habitait au dessus du Mother’s et qui me faisait goûter parfois des productions sud-américaines de bonne qualité  - SARAH, que j'ai rencontrée chez Antoine rue du Louvre - JIM - Laurence GAVRON, et bien d'autres..


Lucie, Jean-Pierre Kalfon et Bernard


Paolo, Brésilien de la rue des Lombards

 

Parmi les premiers restaus branchés des Halles, il y avait aussi JOE ALLEN, New York Style, rue Pierre Lescot.

LE DIABLE DES LOMBARDS, ouvert en 1974, également style américain, tenu et fréquenté surtout par des gays.  J'étais à la fête d'ouverture, bien arrosée, on a terminé avec Marie France chez mon ami Richard Bouguereau qui habitait à côté, rue Dussoubs.


Joël (à g.) au Diable des Lombards en 1974

Le CONWAY'S, immmense restau rue St Denis, avec un long comptoir à l'entrée, tenu par AVIA, une belle noire américaine ex top model, dont le père avait été un boxeur renommé. Il y avait d'ailleurs beaucoup de photos de boxe sur les murs

Le MADININA, rue St Denis, tenu par un Antillais super cool dont j'ai oublié le prénom. J'y passais parfois en fin de soirée, de retour de mes pérégrinations nocturnes, c'est là que se montaient des plans showbiz en écoutant Smokey Robinson ou Isaac Hayes

LA MAISON ROUGE où j'allais souvent prendre un verre le soir avec Emmanuelle, Philippe et Daphné

Serge KRUGER était un des personnages emblématiques du quartier des Halles, avec ses appartements successifs rue aux Ours (célèbre pour sa party avec les New York Dolls), puis rue Pierre Lescot et rue des Lombards où il recevait sa bande. Il y ouvrit aussi sa boutique. A la fin des années 70, Serge Kruger a repris le Tango, rue Au Maire, pour en faire un lieu très couru consacré à la salsa et aux musiques latines.  

Le ROYAL MONDÉTOUR, rue Mondétour au bord du chantier des Halles, tenu par une famille d'Auvergnats où se retrouvait la "bande au bandeau" : Edwige, Babette, Paquita, Gangloff et cie...

LA BANDE DES HALLES PAR GILLES BLANCHARD

FANFAN ET FABRICE, avec qui j'ai habité rue de Rivoli en 75-76.

EMMANUELLE, rue Chapon, chez qui j'ai habité en 78-79.

Evelyne BLUM, qui habitait aussi rue St Denis. Je l'avais connue par mon ami Pascal De Cecco, elle venait souvent au Mother Earth's, et je passais de temps en temps la voir, elle était très chaleureuse et accueillante. C'est chez elle que je fis la connaissance de son amie Christiane et aussi de Philippe Krootchey dans sa période pré-branchée,

Le BROADWAY MELODY était un bar rétro rue de la Ferronerie, tenu par des gays, avec une cave où on écoutait de la musique des années 30 et où les assiettes de coke circulaient pas mal. Ce fut là que je fis la connaissance d’Elodie Lauten, de retour de New York et de Philippe Morillon Par la suite ce devint le ‘Broad’, un club gay. 

Les boutiques Rock et Underground : l'OPEN MARKET de Marc Zermati, rue des Lombards et son rival historique, HARRY COVER, rue des Halles, tenue par Michel Esteban, le fondateur de "Rock News" - La librairie alternative PARALLELES, rue des Halles, qui vient de fêter ses 30 ans. C'est devenu le lieu de référence pour toute la culture Underground et militante.

AUX INNOCENTS… brocante postmoderne dans le Paris des années 1970


Jean Segura, cofondateur d'Aux Innocents en avril 1974, au 46 rue Saint Denis


Christian MOURLON :

J'ai écumé le quartier en le voyant se transformer avec la disparition des grossistes de fromage de La Reynie côtoyant les filles- drôle de mélange d'odeurs- la rue Quincampoix, celle de l'Ours pour laisser la place à Beaubourg et aux boutiques pour touristes. Si je me souviens bien, les boutiques branchées et punks sont venues très vite dès l'Open Market et Harry Cover. 

Ma grand mère habitait rue Saint Martin, à l'angle de la rue des Lombards et juste derrière la Fnac, côté livraison, il y avait un hotel de putes (bon niveau) et en 66/67 à 13/14 ans, le spectacle ne laisse pas indifférent. Rue Quincampoix, c'était la survivance du Paris du 19è siècle et  les filles étaient trip sado/maso. Dans l'article, il cite la rue Blondel, mais Strasbourg Saint Denis ce n'est plus les Halles, la limite se situant avec la" cicatrice" de la rue de Turbigo.

Mon oncle habitant rue Berger, j'ai donc vécu Paris s'éveille lorsque nous passions le chercher à 5H du mat l'été pour le départ dans la maison familiale de la Creuse. Beaucoup d'images me sont restés de cette époque.

J'ai cité la rue aux Ours, mais Serge Kruger était trop underground pour qu'un jeunot comme moi trouve l'entrée...A quoi celà tient.

 

VILLAGE PUNK
par Patrick Eudeline,
Nova Magazine Décembre 2003     

Les quartiers de mon enfance et de mon adolescence sont aujourd'hui des quartiers morts... Saint-Germain-des-Prés, Mouffetard, le 14ème, les Halles. La rive gauche n'existe plus. Pour les Halles et le 14ème, la raison est simple: on a tout cassé, du réseau sensible des rues et de l'équilibre délicat de la ville. L’histoire est ironique: ces quartiers n'ont jamais été aussi vivants, aussi branchés et habités qu'au milieu des années 70. Quand ils n'étaient plus qu'un gigantesque chantier.

  Depuis, on a reconstruit dans la logique pompidolienne. Tout élagué, taillé dans le vif, imposé artificiellement des bâtisses dessinées et des logiques d'architectes. Et il aurait peut-être fallu attendre un siècle, ou presque, pour que ces quartiers s'en remettent. Que tout cela soit abîmé, chaussé, pourrait- on dire, par le temps, vécu par les gens, hybride et chargé d'histoire comme de souvenirs. Une ville, ce n'est pas un plan d'architecte. C'est un puzzle malioutu, c'est de l'hétéroclite et de la mémoire en marche. Ce sont les gens qui font la ville, bien sûr. Et pas les architectes.

  A la place, on va tout recasser encore. Les Halles chiraquiennes sont à l'étude dans les ordinateurs des architectes recrutés sur concours. On suppose qu'on n'aura pas le droit de fumer dans la rue.

  Comme un rail de flipper

  Les Halles... Oui, il faudrait peut-être attendre que l'horrible Forum s'encroûte et se délite définitivement, que la vie renaisse sur ce terreau massacré. On aurait voulu que l'inutile et glaçant jardin du milieu devienne à la longue une forêt urbaine, avec des marchands de marrons, des dealers d'herbe et des enfants qui rentrent de l'école.

  Je me souviens des Halles de jadis. La nuit précédant la fermeture définitive des pavillons Baltard, l'ancien ventre de Paris, Deep Purple et d'autres avaient joué tout au long de la nuit pour faire de ce massacre une fête. Et je me souviens encore -c'était une des premières fois où je faisais le mur- de Black Night sous les fumigènes et les stroboscopes. Je me souviens de la faune et de mon bonheur d'alors.

  Et puis il y eut le trou. Merveilleux gouffre avec ses barricades de bois, clouées à la hâte, vite couvertes de strates d'affiches. Un chantier. De longues années. Qui furent les plus tendres des Halles. Il y avait encore des putes en cuissardes rue Saint-Denis, et une maîtresse à fouet rue Blondel. Mes premières visions du quartier, avant que je ne devienne, par force, un habitué. Il y avait Harry Cover et l'Open Market, frères ennemis à deux rues de distance. L’appartement de Serge Kruger, rue aux Ours, avec la tirette du flipper remplie de coke, le soir d'une partie culte avec les New York Dolls. Des studios de répétition un peu partout, et tous ces amis qui y habitaient. Il y avait des restaurants américains chics, le Mother Earth, le Diable des Lombards, le Joe Allen, des troquets comme le Royal Mondétour. Il y avait toutes ces boutiques disparues. Survival, Serge Kruger ou Dilidam.  

  Les Halles étaient un village. Où nous errions, petits punks, des nuits entières, allumés au Captagon, de la rue des Lombards au Marais. En face de la Fnac historique, un concurrent, Pygmalion, proposait les disques encore moins chers. Voitures américaines frimeuses ou Vespa sur Sébasto, rétros décadents, punks, gays, new wave. Du métro Châtelet jusqu'au Brady, quasi. Ces Halles-là, c'était le Gai Savoir.  


Titus, qui hantait pas mal le quartier des Halles pendant l'époque Punk et Superdupont.


Rodolphe, punk et cinéaste

Photos : Belle Journée en Perspective

  La mécanique du désamour

  Les années 80 nous ont fait croire, un temps, que la fête continuait. Même si l'ouverture du Forum menaçait... Il faisait bon, encore, dîner au Bleu Nuit, sortir au Tango ou aux Bains-Douches, regarder les fringues chez Fiorucci. Puis ce fut la fin. On allait certes, encore, aux Halles. Histoire de trouver une chemise western chez un des fripiers vintage, de revendre des services de presse imbuvables chez Parallèles. Oui, au long de ces longues années, il y eut toujours une bonne raison, le magasin Scooter, le Centre-Ville, un styliste gothique ou un coliector 'oldies but goodies " pour descendre aux Halles. On y allait, mais on n'y traînait plus. La subtile mécanique était cassée, façon désamour.

  Depuis, ni les gays, ni les petits rappeurs à ghetto blaster n'ont pu faire perdurer durablement le quartier. Chirac avait promis "l'odeur de la frite" au Forum. Il obtint celle des sacs de couchage sales des squatteurs, on y entendit le sifflet des flics et le hurlement à la mort des chiens.

  Mais rien d'autre. Le Forum, vite, devint un coin dangereux, une oasis pour braqueurs montés de la banlieue en RER. Ou seule la nouvelle Fnac, froide et sans image, réussit par sa puissance de frappe à se faire une place. Les boutiques mode fermaient les unes après les autres. Ils avaient tué le quartier comme les froids bâtiments de Ricardo Bofill, issus, semblait-il, d'un cauchemar lovecraftien, avec toute cette eau croupie et ces colonnes froides, qui avaient fait du 14ème de jadis (Olympic-Entrepôt, squats, boutiques rares) un no-man's land. Il n'y a plus d'après à Saint-Germain, plus de Halles, ni de Montparnasse-Plaisance. Seuls Pigalle et Belleville se battent encore contre restructurations et bobotitude. Il ne fait pas bon aimer sa ville et s'accrocher aux images perdues quand la droite est au pouvoir.

  On a l'impression de vivre La Curée de Zola, encore et encore. L:époque des trafics haussmanniens et du massacre de Paris. L:argent en moins et la crise en prime. Et la volonté de casser la ville.

  Le siècle nouveau va avoir des Halles qui lui ressemblent exactement. On y planche. Paco Rabanne n'a pas fini de faire des cauchemars millénaristes. Une seule chose est sûre: ce sera encore pire.    

 

PEPINIERE CHIC & MODE
par Jean Rouzaud,  Nova Magazine Décembre 2003

Tous les looks des années 70 et 80 ont bouillonné dans le quartier: rétro vintage, BCBG, tex-mex, new wave, high-tech, punk, world, total noir. Revue de styles.  

Fin des années 70, les Halles ont vécu. Avant le démontage des pavillons Baltard, Dario Fo y a mis en scène un dernier spectacle, Roland furieux, de L’Arioste, avec des cavaliers géants. Deux pavillons sont sauvés, un à la Villette, l'autre à Nogent. Puis c'est le trou, qui s'éternise: Marco Ferreri en profite pour y tourner un western: Touche pas à la femme blanche, des cow-boys et des Indiens y galopent librement.

Le quartier ne sait plus ce qu'il est ni ce qu'il va devenir: autour du trou, les loyers tombent, les baux des boutiques sont gratuits ou presque, en plein cœur de Paris ! Déjà, au sud, rue Saint-Honoré, la librairie Parallèles distille ses revues underground et sa musique pop-rock. Rue des Lombards, l'Open Market de Marc Zermati n'est plus, mais la Chapelle enchaîne les concerts. Déjà, le Royal Mondétour est le rendez-vous incontournable de la scène naissante des Halles. Les branchés les plus actifs s'y retrouvent pour des apéros électriques, des dîners épiques et quelques bagarres...  

Vise un peu les épaulettes  

Place Sainte-Opportune, Jean Bernard, grand pionnier des Halles, a ouvert une boutique emblématique, Les Messageries: vêtements vintage et chaussures anglaises cousues main. C'est déjà l'esprit des Halles: un doigt de rétro, la qualité BCBG des pompes, un Levi's et c'est parti! Comme le magasin Emisphères qui vend chemises Oxford, sportswear chic, polos Fred Perry et pantalons Sta-Prest pur BCBG! Mais aussi des jupes mexicaines pour les soirées au Palace. Car au nord, au début de la rue du Faubourg Montmartre, trône le Palace, temple de la sape et du glamour.

La ruée va continuer: des brocanteurs se répartissent autour du trou qui devient mythique. Les brocs aussi vendent du rétro: petit bar années 50 en bambou, lampes chromées des années 50, canapé sixties en skaï.  

Les premiers branchés aiment et ouvrent aussi leurs échoppes: Pendora de Luxe, où on ne trouve que des vêtements rétros, mieux sélectionnés qu'aux Puces. Au contraire, la boutique modeme de Titi Rognon, Kiruna Melba, a choisi comme styliste unique Adeline André, avec des créations simples et modernes qui annoncent un style rétro totalement revisité.

Un peu plus au nord, Gilles Raysse a transporté Kenzo de la galerie Vivienne à la place des Victoires, immense vitrine et couleurs vives. A côté, Thierry Mugler a, lui aussi, ponctué la place d'un cube Novo où son style science-fiction chic brille en bleu ciel et argenté. C'est lui qui a habillé les serveurs du Palace en combinaison rouge et épaulettes dorées.

Au carrefour Turbigo-Etienne Marcel, Nicolas Harlé (le fils de Catherine Harlé, la célèbre agence de mannequins) a ouvert Survival, magasin d'avant-garde où l'on trouve des vêtements high-tech de l'industrie et de l'armée : combinaisons et casques antiatomiques, lunettes blindées, parkas camouflages et même les néons d'Olivier Gagnère ou des tee-shirts Bazooka, sérigraphiés par Henri Flesh (ex-chanteur punk, DJ au Palace et aux Bains) (avec l'aide de Fury, qui travaillait aussi à Survival). C'est le trip fin du monde, survie post-atome, un fantasme punk. Juste à côté de Survival; Nicolas a son atelier-vente de cuir de luxe : jeans, gilets... western classe (Indian trading Post) ! A 200 mètres, en face du resto US à la mode Joe Allen, il y a aussi Cow-boy Dream, pur tex-mex, rangées de santiags multicolores. Plus bas dans la rue Pierre Lescot, d'autres fripiers fous mélangent les carreaux punks, colliers de chiens et perfecto cloutés, manteaux d'armée et Doc Martens de skinheads avec des tuxedos fifties américains ou des boots pointues en cuir verni. ou en plastique. La frénésie branchée est lancée, éclectique. Chaque bande a son style: c'est la dictature du look.


Une joyeuse bande devant la boutique "Pendora De Luxe", rue Pierre Lescot, dont l'égérie et co-fondatrice, Dominique Decoster est la 4ème en partant de la gauche : Mimosa, Marie France, Zaza Gabor, Johnny Trouble (en cuir et lunettes noires), Hélène (à dr.) - photo : Philippe Morillon

New wave !

A l'est, justement, deux brocanteurs ont ouvert les Bains-Douches dans un vrai bains-douches des forts des Halles. Plus loin, à Arts et Métiers, Serge Kruger fait chalouper le Tango avec salsa et cumbia, ambiance ultra-sapée rétro et tropical. Même hauteur, le Black & White est le club black chic, "des fils de ministre"  disait-on Tous ces clubs ajoutent à l’attraction que le quartier exerce de plus en plus. Rue du Jour, près de Saint-Eustache, Agnès B aussi ne s'y est pas trompée et ouvre sa boutique. Claude Montana, lui, a choisi la rue Saint-Denis.  

 

Toujours vers le carrefour des rues Turbigo et Etienne Marcel, Elisabeth de Senneville est la styliste new wave qui multiplie les imprimés de circuits électroniques et les motifs technologiques sur sweat et blousons pour un streetwear naissant. Au même coin, les chaussures Sacha font un tabac avec de nouvelles collections fréquentes qui suivent les sentiers escarpés de la branchitude et bientôt, le magasin Scooter va décliner tout ce qui plaît et évolue dans la mouvance new wave, branchée: bijoux baroques, faux Chanel, accessoires Bardot, etc.  

 

Kruger, roi de la nuit latino, va lui aussi mordre à l'hameçon du look et lancer ses "sloogy", collants sans pieds en latex, brillant noir ou rose, entre glam et punk-rock, et aussi ses jeans gris "triple force", indestructibles. Les fripes US se multiplient : chemises, impers, blazers...

 

Le noir s'impose

Le cours Berçot,déjà pépinière de talents, de lolitas et de dandys est installé rue Léopold Bellan, entre les Halles et le Palace. Marie Beltrami, voisine, fabrique vêtements et bijoux chez elle. En plein cœur des Halles, Fiorucci se pose, à l'angle de la fontaine des Innocents et vend des remakes de ce que des commandos de branchés ont rapporté pour lui des marchés chinois, mexicains ou hindous : la méthode world dure encore... Tout le monde passera dans les Halles jusqu'au bout des modes. Rue Etienne Marcel, Yohji Yamamoto et Rei Kawakubo (Comme des Garçons) vont clore le bal et lancer la mode du noir.  

Fin du flash fluo de la new wave. En haut de Pierre Lescot, Pierre Benain tentera Conquistadores, magasin ethnique, ou Vivienne Westwood et Adeline André côtoient des fresques africaines. Claude Challe, de l'autre côté de Sébasto, ouvrira  Madrigal, mode pirate et néo-romantique, lui-même habillé en marquis, pour que la fête se prolonge.

Le trou des Halles sera finalement rempli de boutiques et le RER achèvera l'envahissement du quartier par des foules  qui vont figer les ruelles des anciennes Halles en parcours de la consommation dite "jeune".

N'empêche, ce quartier a vibré comme jamais et on vit encore aujourd'hui sur pas mal d'idées qui ont jailli et tourbillonné autour du trou.  

 

DEFOULOIR GAY
par Didier Lestrade, Nova Magazine Décembre 2003

Après St-Germain et le Palais-Royal, les homos ont investi le quartier des Halles. Ils finiront par lui préférer le Marais. 

Un homosexuel jeune, qui arriverait à Paris aujourd'hui, pourrait croire que le Marais a toujours été le creuset gay de la communauté. Erreur. Avant, il y eut le Palais-Royal et Saint- Germain-des-Prés et, au carrefour, les Halles.

Fin des années 70, les gays sont dispersés dans plusieurs enclaves parisiennes "sûres", A Pigalle, ils ont toujours trouvé leur place : le quartier fourmiliait de bars ou clubs friendly. Comme le resto Le Petit Robert, plateforme de cette activité, Rive gauche, dans le fond du 14ème, le cinéma l'Entrepôt était le rendez-vous obligé des homosexuels engagés qui ont formé l'équipe initiale du Gai Pied, en 1979, A la fin des années 70, ils se partagent entre deux quartiers rivaux : le Palais-Royal, rive droite, et Saint-Germain-des-Prés, rive gauche.

Au Palais-Royal, le réseau se concentre dans les clubs, restaurants, saunas, brasseries de la rue Sainte-Anne, Le cinéaste Lionel Soukaz a réalisé plusieurs films qui décrivent cette ambiance, à mi-chemin entre la jet set du Club 7 de Fabrice Emaer et la vie des tapins sur l'avenue de l'Opéra.

Ballet des gigolos

A Saint-Germain, d'autres clubs, restaurants et cafés entouraient l'ancien Drugstore, remplacé aujourd'hui par la boutique Arrnani. Là aussi, la présence des gays se concrétise par le ballet des gigolos sur les trottoirs du carrefour.  Souvent, pendant les belles journées d'été, on se promenait entre Saint-Germain et le Palais-Royal, par le pont du Carrousel. Plus de 200 homosexuels papotaient, draguaient, prenaient le soleil sur la terrasse de l'Orangerie des Tuileries. Début des années 80, la rénovation des Halles va complètement modifier  cet équilibre géographique. Pendant de longs mois, le chantier est entouré de palissades en métal, les curieux ne peuvent pratiquement pas assister à l'avancée des travaux. On marche dans les rues adjacentes dans la boue, les détritus, le bruit assourdissant, Le quartier est alors pauvre, très peu de maisons sont rénovées. Mais les premières boutiques leaders s'installent dans ce bazar.

La boutique de Serge Kruger, où on peut acheter les célèbres collants noirs en latex que porte Djemila dans Façade est la première à lui donner une connotation moderne. On y trouve aussi des artefacts de la cold wave, comme ces couvertures chauffantes en métal orange. Très vite, d'autres boutiques s'ouvrent sur la rue Sainte-Opportune. C'est le début de la mode yuppie, on y trouve des fringues BCBG (comme on dit à l'époque), des vestes pied-de-poule pour jeunes, des nœuds papillon. Upla ouvre rue des Halles, elle est toujours là, vingt ans après.

Les gays réalisent que ce quartier est en train d'évoluer. Si vite qu'il serait idiot de ne pas s'y implanter. Ce qui va tout changer, c'est l'inauguration de deux clubs majeurs au début des années 80 : Haute Tension rue Saint-Honoré et le Broad rue de la Ferronnerie. Le succès est immédiat. Ils symbolisent la modernité du style de vie gay. Ils sont plus  spacieux que les clubs de Saint-Germain-des-Prés qui dataient des années 50 ou 60. Ils abritent plusieurs bars, des backrooms et la Hi-NRG sur les pistes de danse.    

Plus près des clubs

 1981, la gauche arrive au pouvoir et dépénalise l'homosexualité: les Halles entérinent ces avancées déterminantes. D'autres boîtes apparaissent, comme le Club, au début de la rue Saint-Denis. Au fur et à mesure que les travaux avancent, des cafés avec de grandes terrasses s'installent face à l'ouverture du Forum. Comme plusieurs bars ont poussé dès la  fin des années 70 dans le Marais (le Village ou le Central), il existe un paseo homosexuel qui relie les Halles au Marais, via la rue Rambuteau. Le lien entre ces deux quartiers va remplacer œlui qui unissait le Palais-Royal et Saint-Germain. Mais les Halles sont risquées pour les gays: le métro attire souvent des "bandes de banlieue". Au début des années 80, les skinheads se rassemblent tous les samedis après-midi dans un local derrière le Théâtre du Châtelet. Mais les gays  sont décidés à s'installer coûte que coûte. Ils profitent des loyers modérés de ce centre-ville encore en chantier. Ils ont envie de vivre juste à côté des clubs qu'ils affectionnent afin de pouvoir rentrer à pied chez eux après une nuit à Haute Tension ou au BH, le grand sex club de la rue du Roule. Après des mois de façades bâchées, on découvre de beaux immeubles dans le pâté de maisons entre les rues de la Ferronnerie et de la rue des Innocents. Quand le Forum s'achève, les homosexuels ne lui trouvent que peu d'intérêt, hormis la piscine toute neuve, nouveau lieu de drague. Et quittent rapidement les Halles pour le Marais.

   

Les Halles : 150 ans d'histoires

1135 Transfert du marché central de Paris de la place de Grève au lieu-dit les Champeaux, hors de l'enceinte de Paris.  
1853 Première polémique: Napoléon III stoppe la construction du premier pavillon Baltard, jugé trop lourd et surnommé le "Fort des Halles".  
Quarante projets fleurissent, Baltard crée ses pavillons de métal.  
1959 Décision de déménager le marché des Halles à Rungis et à la Villette. Projet d'installer le ministère des Finances à la place.  
1967 Le Préfet désigne cinq architectes pour faire des projets, Malraux en impose un sixième.  
Abandon du projet ministère des Finances au profit d'un CCI (Centre de Commerce international). La bataille des Halles est engagée.  
1968 Le conseil municipal repousse les six premiers projets ainsi que le programme et la zone de rénovation, réduite de 32 à 15 hectares répartis en deux zones: Est (Beaubourg) et Ouest (les Halles). Orientation vers un parti d'aménagement souterrain.  
1969-70 Départ du marché vers Rungis. Les pavillons sont utilisés pour l'animation du quartier (plus de 2 millions de participants à une centaine de manifestations diverses).  

1971.73 Démolition des pavillons Baltard. 
1974 Abandon du projet de CCI et décision de la création d'un jardin à son emplacement.  
1977 Adoption du projet Bofill qui propose  un "jardin architectonique monumental". Rouge qualifie Bofill de "Lenôtre de Giscard".  
1978 Jacques Chirac "chasse" Bofill et se proclame "architecte en chef'.  
1978 Inauguration du premier Forum commercial de Vasconi et Pancréac'h.  
1979-80 Contre-concours des Halles, lancé par le Syndicat de l'architecture, mené par Jean Nouvel, Henri Ciriani, Pierre Soria et Patrick Colombier. Exposition des 600 contre-projets pour les Halles, puis tournée mondiale.  
1985 Construction du deuxième Forum par Paul Chemetov et aménagement du jardin par Arretche et Lalanne.  

Decembre 2002 Le Conseil de Paris vote la restructuration du quartier des Halles.

 

Les Halles en chiffres:

> 15 hectares La zone piétonne, la plus grande d'Europe. S'y ajoutent 2 hectares à l'intérieur du Forum.  
> 3,2 km de voies routières  
> 4000 places de parkings  

> 100 millions de voyageurs RER et RATP en 2001 (entrées + correspondances).
> 800 000 voyageurs traversent chaque jour les espaces du métro ou du RER.  
> 35 000 entrées, en moyenne, chaque jour en 2001 , par la porte Lescot du Forum.  
> 800 locaux commerciaux en surface, 180 dans le Forum (contre 250 à son ouverture).  

> 41 millions de visiteurs par an au Forum.  

> 6941 habitants dans le quartier en 1999, dont 43 % entre 20 et 39 ans (contre 36 % sur Paris).  
> 40 % du chiffre d'affaires du centre commercial est réalisé par la Fnac.  
> 6 dealers réguliers dans le jardin des Halles, selon la police. Dealent du shit et des carambars.